La destruction du Peuple de Bois

Amérique centrale : Le peuple Maya

 

Aujourd'hui, après cinq siècles de souffrance et de résistance déclenchées par I'arrivée de Christophe Colomb au bord du monde de nos ancêtres, des millions d'Indiens Mayas vivent encore et parlent une myriade de langues natives. En dépit d'une oppression raciste continue - en particulier au Guatemala, où une succession de régimes militaires continue de manipuler une majorité maya estimée entre 60 et 80 % (soit de cinq à sept millions d'individus) de la population totale - maints Mayas considèrent toujours comme un devoir sacré de veiller sur leurs terres traditionnelles qui s'étendent au Guatemala ainsi que sur des portions du Mexique, du Honduras, du Salvador et du Belize.

Le Popol Vuh, le grand texte maya, est probablement le meilleur exemple connu de 1'héritage écrit extraordinaire de leur civilisation, et non un simple livre. Les Mayas de langue quiché, qui habitent les hauts plateaux guatémaltèques, descendants des auteurs du Popol Vuh, voient dans cet ancestral assemblage de légendes sur la création, de chroniques, de calculs astronomiques et de prophéties, un ilbal, c'est-à-dire un précieux instrument de vision , grâce auquel on peut percevoir les relations réelles qui existent à 1' intérieur de 1' univers. Ce Livre du Conseil sacré est, disent-ils, une sorte de filtre optique correcteur. Utilisé avec sagesse, il peut aider les êtres humains myopes, si enclins à ne voir les événements que dans le court terme de leur propre existence mortelle, à contempler les confins du temps et de 1’espace, tout comme leurs ancêtres primordiaux et omniscients 1e faisaient fréquemment.

Pour la honte collective du monde, seuls quatres livres hiéroglyphiques mayas parmi des centaines ont échappé aux flammes des autodafés déclenchés par les missionnaires chrétiens trop zélés. Dans le sillage des conquistadores espagnols, ces missionnaires ont délibérément détruit toute expression des croyances traditionnelles mayas. En réponse à ces tragiques autodafés, des scribes mayas bien informés, souvent initiés linguistiquement par les clercs espagnols peu soupçonneux, ont tranquillement codé des aspects du savoir maya traditionnel avec les symboles alphabétiques de leurs oppresseurs européens. D’après Dennis Tedlock, dont la traduction méticuleuse du Popol Vuh sert de base à notre propos, les deux principaux substituts alphabétiques contemporains des anciens textes hiéroglyphiques sont le Popol Vuh, venu des hauts plateaux guatémaltèques, et les livres de Chilam Balam venus de la péninsule mexicaine du Yucatan.

Ces oeuvres bien connues sont parmi les exemples les plus éloquents, les plus évocateurs et les plus accessibles de la littérature écrite des Premiers Peuples du monde. Il est possible que, dans les sens souvent flous et à plusieurs niveaux de ces relations détaillées du cosmos maya, nous découvrions des indices justifiant les voeux environnementaux qui se font jour dans la société contemporaine. Ne pourraient-ils servir « d’instrument de vision » moderne - une vision Native sacrée de la nature - qui viendrait compléter la sagesse écologique occidentale émergente, et ne pourraient-ils nous aider tous à mieux négocier les prochaines décennies ?

Peut-être peut-on trouver quelques-uns de ces indices dans la légende fragmentaire issue du Popol Vuh et qui concerne les premiers essais infructueux des dieux pour créer des êtres humains sains, sages et émotionnellement complets. Dans la première époque de la création de 1'humanité, nous dit-on, les êtres humains étaient confectionnés avec de la boue. Dans la deuxième – celle qui nous intéresse ici - ils étaient faits de bois. Dans la troisième, les Mayas eux-mêmes furent modelés avec de la farine de maïs, élément botanique sacré dans le monde maya et ressource alimentaire très précieuse. Et les transformations du monde continuent de se produire, disent-ils, selon le rythme des anciens calendriers mayas qui mesurent les schémas circulaires sacrés du temps.

 

Dans les premiers temps, d'après le Popol Vuh, le monde n'était rien de plus qu'une vaste étendue calme de cieux vides et d'eaux primordiales. Ensuite Coeur-du-Ciel, Coeur-de-la-Terre, Éclair-Nouveau-Né, Foudre-Pure et Ouragan descendirent des cieux stériles. Créateur, Modeleur, Porteur, Engendreur,Coeur-du-Lac,Coeur-de-la-Mer et Serpent-à-Plumes-Souverain émergèrent des mers stériles. Après conciliabule, ces êtres divins - grands savants et grands penseurs - momentanément rassemblés décidèrent de donner la vie à la Terre. Ils le firent en lui donnant simplement un nom.

Leur premier acte pour générer la vie fut de peupler la terre d'une abondance de vies animales et végétales - cyprès et pins, cerfs et oiseaux, jaguars et serpents - en concevant simplement ces êtres dans leur esprit. Hélas, ces créatures nouvelles, malgré leurs dons merveilleux et leurs couleurs et formes variées, ne pouvaient parler. Elles ne pouvaient que hurler, glousser ou jacasser.

Les dieux voulaient incorporer dans leur magnifique création un peuple qui, à la différence de la faune et de la flore, pourrait offrir des prières articulées aux forces primordiales et sacrées de la création, et qui serait capable de dresser laborieusement des chroniques rendant compte du passage sacré du temps. Aussi façonnèrent-ils avec de la boue les premiers êtres humains, qui étaient rudimentaires.

Mais ce Peuple de Boue se révéla indigne de sa tâche. Ses membres étaient laids, contrefaits. Ils marmonnaient de façon incohérente. Ils ne savaient pas marcher, et dans la solitude de leur paralysie ils ne pouvaient même pas se reproduire. Bientôt leurs corps de terre s'amollirent et retournèrent au néant.

Lors de leur deuxième essai pour créer un peuple capable de s'exprimer et d'être donneur de prières, donneur de respect, fournisseur, éducateur, les dieux conçurent des êtres humains faits non de boue mais de bois. Ils sculptèrent le corps d'un homme dans le bois d'un arbre-corail, et celui d'une femme dans la moelle des roseaux. Au contraire de leurs prédécesseurs peu résistants, ces sculptures de bois prospérèrent. Rapidement elles peuplèrent le monde et exploitèrent intelligemment les plantes, les animaux et les autres éléments de 1'univers pour satisfaire leurs besoins. Elles devinrent le premier peuple nombreux à vivre sur la surface de la terre.

Mais le Peuple de Bois possédait lui aussi des défauts fatals. Malgré toute son ingéniosité technologique - sa capacité à cultiver le maïs, à moudre les grains et à cuire les tortillas, à fabriquer des poteries et des ustensiles de cuisine, à domestiquer poules et chiens -, il était totalement dépourvu de compassion, d'empathie, de spiritualité pour honorer les origines sacrées communes à toutes vies. Il n'y avait rien dans le coeur de ce peuple et rien dans son esprit, aucun souvenir de son concepteur et créateur. En résumé, il allait simplement là où il le désirait.

De sorte qu' avec le temps, et en dépit de son extraordinaire dextérité pour fabriquer des choses matérielles et manipuler les éléments du monde naturel, le Peuple de Bois constituait peut-être une déception encore plus grande pour les dieux que le Peuple de Boue. Comme leurs prédécesseurs, ils paraissaient inconsciemment enclins à provoquer leur propre extinction.

Désespérés, les dieux observaient I'arrogance, la cupidité et la torpeur spirituelle avec lesquelles ces marionnettes de bois menaient leur existence matérialiste. Enfin, submergés par le remords devant leur création, ils décidèrent de mettre fin à cette expérience infructueuse. Ils choisirent de ne pas simplement punir le Peuple de Bois, mais de 1'éradiquer définitivement de la surface de la terre.

Afin d' accomplir cette décision, Coeur-du-Ciel déclencha des pluies catastrophiques. Ce grand déluge fut suivi par une succession d' autres désastres. Jour et nuit, des pluies de résine noire venues du ciel bombardaient le Peuple de Bois. Des êtres monstrueux leur arrachèrent les yeux, fouettèrent leur corps, dévorèrent leurs chairs. Surtout,1'intégralité des organismes du monde naturel et toutes les astucieuses inventions du Peuple de Bois fut pourvue instantanément du don de parole. Hurlant de féroces serments, ils se retournèrent vicieusement contre leurs anciens maîtres.

Rétrospectivement, ce fut comme si les dieux voulaient imprimer de façon indélébile au Peuple de Bois - et sur les futurs modèles d'être humains - la raison précise pour laquelle ils étaient justement décimés. En offrant à tous les éléments de la nature qui avaient été bafoués - objets, outils ou formes de vie outragée - la possibilité de formuler leur douleur, les dieux mayas donnaient à la nature la capacité de se venger de 1'humanité. Durant ce processus, les dieux réveillèrent autour du Peuple de Bois cette qualité spirituelle oubliée par les créatures, ce qui avait précipité leur chute.

Alors que la foule élémentale déchaînée hurlait ses invectives puis se jetait contre les visages de bois figés de leurs anciens maîtres, ces êtres dépourvus de sang durent comprendre vaguement le terrible dommage qu' ils avaient infligés à la terre par leurs activités d' un égocentrisme persistant.

« Vous nous avez fait souffrir, vous nous avez dévorés, mais à présent c'est vous qui allez être dévorés » , hurlèrent les poules tandis que le Peuple de Bois tentait désespérément de repousser leurs attaques.

« Souffrances ! C'est tout ce que vous nous avez offert », crièrent les pots de cuisine et les plaques à tortillas en se rappelant 1'indifférence quotidienne du Peuple de Bois pour 1'interconnexion divine de toutes choses et des flammes dévorantes de la cuisine.

« Parce que nous ne ressentions pas la souffrance, vous nous I'avez imposée. » .

Même leurs chiens familiers entrèrent en fureur, car ils gardaient le souvenir des punitions physiques fréquentes, des repas oubliés, et des innombrables- humiliations méprisantes qu'ils avaient dû endurer en silence de la main de leurs mâîtres. Doués à présent de parole, ils parurent s'exprimer pour tous les éléments maltraités dans le monde du Peuple de Bois.

« Nous ne parlons pas, nous n'avons donc rien reçu de vous ! » hurlèrent les chiens avec une colère teintée de tristesse. « Comment pouviez-vous I'ignorer ? »

En grondant, les chiens enfoncèrent leurs crocs couverts de bave dans leurs anciens maîtres qui fuyaient, pour finir par les mettre en pièces, eux et leurs façons de faire insensibles et égocentriques. Quand cet épisode révélateur prit fin, le seul signe encore visible de ces êtres humains de bois contrefaits fut les singes de la forêt. On dit d'eux qu'ils sont une preuve de 1'œuvre humaine précédente. Dans ce sens on peut voir en eux le souvenir vivant d'un temps révolu où tout le monde naturel révéla ses interconnexions divines avec 1'humanité en défiant ouvertement 1'orgueil démesuré, les technologies et les appétits humains, en se lamentant comme si une voix clamait : « Comment avez-vous pu I'ignorer ? »

 

Cette version du Popol Vuh reflète d' anciens éléments du savoir maya traditionnel et précède de beaucoup le débat scientifique actuel sur les changements atmosphériques globaux, les polluants toxiques, 1'appauvrissement des sols, 1'exploitation commerciale de la forêt et du poisson, et les possibles cataclysmes environnementaux post-nucléaires. Néanmoins ce livre peut encore avoir beaucoup à apprendre à la société occidentale moderne sur les conséquences à long terme de I'avidité humaine, son gaspillage et sa déspiritualisation de la nature.

Parmi ses interprétations multiples, le Popol Vuh renferme peut-être un sens cohérent, peut-être acquis dans la souffrance, de la capacité innée des systèmes naturels à répondre de façon régulatoire aux excès chroniques d'un de ses composants - dans ce cas précis, les humains - en recherchant des équilibres écologiques nouveaux et plus appropriés. Il englobe peut-être également la vision d'un monde naturel capable, d'une certaine façon, de se venger de 1'humanité, ce qui soutiendrait les avertissements sévères des écologistes contemporains quant à de noires décennies à venir, la faillite probable des populations humaines, des régimes climatiques régionaux incertains, une hausse continue du niveau des mers, ou des rayonnements solaires mortels que la couche d' ozone raréfiée n' arrête plus dans 1' atmosphère.

On peut entendre les échos de thèmes écologiques similaires dans ce passage solennel et assez apocalyptique extrait du très respecté Chilam Balam maya. I1 semble annoncer un certain nombre de transformations sociales et environnementales destructrices, parmi lesquelles figure un temps où la tendre feuille sera détruite :

 

Mangez, mangez tant qu'il y a du pain,

Buvez, buvez tant qu'il v a de l'eau ;

Un jour viendra où la poussière assombrira 1'air,

Où une rouille flétrira les terres,

Où un nuage s'élévera,

Où une montagne sera soulevée,

Où un homme puissant confisquera la cité,

Où la ruine s'abattra sur toutes choses ,

Où la tendre feuille sera détruite ;

Où apparaîtront trois signes sur un arbre,

Père, fils et petit fils pendus, morts

Au même arbre ;

Où le drapeau de la bataille sera déployé,

Et le peuple éparpillé dans les forêts au loin.

 

Ici, comme dans la légende poignante de 1'extinction du Peuple de Bois qui figure dans le Popol Vuh, le lecteur peut reconnaître des indices d'une sagesse écologique sans être accusé d'hérésie scientifique pour les avoir considérés comme des prophéties de la nature teintées de mysticisme Natif (même si bien des Mayas choisiraient sans doute de les voir précisément sous cet éclairage prophétique). Les esprits occidentaux les plus sceptiques ne peuvent qu' admirer cette perspicacité humaine immémoriale de 1'Esprit Natif présente dans les schémas récurrents de la nature humaine et dans notre besoin de relations plus saines avec le monde naturel.

 

Extrait de l’excellent livre

" La Sagesse des Anciens" Peter Kudtson David Suzuki

Edition du Rocher 1996.