Chiapas : la terre et le pouvoir

 par Julio MOGUEL , Sergio ZERMEÑO , Armando BARTRA et Jorge FERNANDEZ SOUZA

[Les notes qui suivent se veulent une contribution au débat sur le "Dialogue pour la conciliation et la paix" au Chiapas. Avec ce document nous suivons une ligne d'argumentation et de propositions que nous avions développée dans un travail antérieur( Chiapas: les chemins du changement", publié en 1994 dans La Jornada), dont nous reprenons quelques-uns des points principaux. Dans le présent texte, pour des raisons d'espace, nous laissons de côté le thème de la réforme politique et nous nousconcentrons sur la question agraire et "la question du pouvoir social et du développement)

 

Les deux noyaux fondamentaux du dialogue entre 1' EZLN et le gouvernement sont la question de la terre et celle du pouvoir. Ces deux aspects sont intimement liés et interdependants puisque, c' est dans les rapports sociaux de la campagne chiapanèqué - particulièrement sur la question de la propriété - que réside la structure oligarchique(avec son insertion symbiotique particulière dans la structure"moderne" du pays) qui caractérise encore le système économique et politique de cette région. Au demeurant, tant que commandent ceux de toujours et comme ils 1'ont toujours fait, toute offre est une tromperie et toute promesse présage une trahison.

Le robledismo et ses antécédents immédiats ont été la démonstration la plus probante qu'il n'y aura pas de solution agraire qui maintienne les structures et les conditions politiques en vigueur. En 1994, dans le cadre des grandes mobilisations agraires inspirées par 1'EZLN et conduites par le CEOIC, la "solution" donnée par les forces gouvernementales n' a pas poussé le processus en avant, mais en arrière. Le gouvernement a joué contre le dialogue et contre 1'accord le plus simple avec les rebelles, en alimentant la guerre : "Prix excessifs dans 1'achat des terres, acquisitions de terres sans évaluation préalable, collusion entre fonctionnaires du gouvernement et petits propriétaires dans le but de procurer aux premiers des " commissions " pour 1'achat d propriétés et la vente de ranchs inexistants... ' Tel est le bilan noir que nous présente une recherche réalisée récemment par Alonso Urrutia et Jesús Aranda (cf. La Jornada,15 mars 1995).

Le processus de contre-réforme gouvernementale de 1994 a inclut la vente de "mauvais ranchs à des prix de ranchs productifs" et les "auto-invasions". Selon certaines estimations (comme celle de 1' Union des éleveurs du Chiapas), seulement 10% des 38 000 hectares acquis par le gouvernement auraient eu quelque chose à voir directement avec 1' occupation des terres. Un cas extrème de la corruption engendrée fut celui de l'achat du ranch Los Girasoles, "qui n'existe nulle part au Chiapas" (cf. A. Urrutia et Aranda). Entre autres, des propriétaires privés de latifundios, anciens leaders cenecistas3 et anciens fonctionnaires du gouvernement de 1'Etat, ont "vendu" leurs terres à prix d'or.

Aujourd'hui, à la veille du début d'un nouveau dialogue entre 1' EZLN et le gouvernement, ce dernier continue à diriger le processus dans un sens contraire à celui qui pourrait réduire les tensions sociales et préfigurer un pacte correspondant aux revendications minima des secteurs majoritaires de la campagne chiapanèque. En plus de 1'offensive de guerre, dont le cycle destructeur a commencé le 9 février dernier, la réponse gouvernementale aux demandes des 3000 indigènes de la plus récente Marche-caravane pour la paix ont donné le ton et la mesure: au moment où 1'on refuse leur exigence de mettre sur la table des négociations "1'élimination des gardes blanches", et d' annuler les ordres d' arrestations des militants des luttes sociales, on leur demande de "promouvoir un programme de sécurité publique" afin de combattre 1'action des groupes armés, et de vider - en 1'espace de 10 jours - toute terre occupée qui ne I'est pas dans le cadre d'une "action agraire faisant 1'objet d'une démarche officielle" (cf. La Jornada du 20 mars 1995).

Pour le reste, le gouvernement a entrepris des actions prétendument sociales mais qui, par leurs origines et leur perspective unilatérale, et parce qu' elle sont conduites dans le plus vieux style prüste d' inefficience et de corruption, ont seulement servi à augmenter le malaise.

Un dialogue ouvrant la voie à une solution du " problème " chiapanèque impliquerait donc de repasser par des chemins déjà parcourus et de redéfinir des objectifs. Et ceci, nous le disions, ne peut se faire que si le noeud gordien du pouvoir est défait. Le Chiapas occupe le sommet de tout ordre du jour social et national de changement, et il faudra soit accepter ce fait, soit le refuser clairement. Le premier chemin ouvre 1'option de la refondation de pactes politiques et sociaux et de grandes possibilités de transformation, le second ouvre la voie à la restauration oligarchique et la guerre.

 

 La question agraire

 

II faut reconnaître que le problème agraire au Chiapas "existe", et qu' au Chiapas le problème de la propriété de la terre n' est pas seulement un problème d' illégalité mais aussi d' injustice. Au Chiapas un peu plus de 100 personnes possèdent 12% des terres. Dans la région, les fermiers et les grands éleveurs de bétail dominent: pas plus de 6000 familles, qui détiennent plus de s de 3 millions d'hectares soitpratiquement la moitié de la superficie de toute la société rurale.

A quelques rares exceptions près, la majorité de ces fermiers fondent leurs profits sur la surexploitation du travail rural et sur des méthodes ou formes de culture extensives, donc déprédatrices. Et au delà du conflit direct pour la terre, la problématique agraire s'entrelace avec d'autres facteurs: des attributions de terres à plus d' un propriétaire, des ordres d' exécution qui existent seulement sur le papier, des résolutions présidentielles qui ne sont jamais mises en oeuvre.

La simple reconnaissance de 1'existence du problème agraire au Chiapas peut apparaître comme une évidence, mais c'est essentiel si 1'on prend en compte que les contre-réformes agraires du salinisme, en 1992, présentaient la question comme "liquidée", ce qui a annulé toute possibilité de répartition et de redistribution des propriétés par suite de revendications et de décisions de la justice. Cette reconnaissance est décisive, en outre, si 1'on considère que de telles contre-réformes ont maintenu ou créé des formes de propriété néo-latifundistes comme celles qui ont protégé en particulier la propriété d'élevage et forestière, ou n'importe laquelle de ses modalités qui permet à des sociétés commerciales de s' emparer de terres.

La conséquence de la reconnaissance du "problème agraire" au Chiapas devrait mener à la simple affectation de tous les "excédents" de propriété - latifundios, pour parler plus précisément - sans le recours dilatoire et bureaucratique à 1' actuel Article 27 de la Constitution, qui accorde aux propriétaires, à partir de la date de la publication officielle d' une décision, une période d' un an pour mettre sa propriété en vente publique.

Puisque l'actuel cadre juridique de la propriété agraire produit de la réforme de 1992, ne permet pas 1'affectation immédiate des latifundios, la prémisse la plus raisonnablee pour atteindre la redistribution juste de la propriété agraire serait une nouvelle réforme qui créerait la possibilité d'actions qui, en conformité avec la loi et de manière expéditive en finirait avec les latifundios et donnerait la sécurité jundique à tous les propriétaires, sociaux et privés. Mais dans ce dernier cas, si, par obstination gouvernementale une nouvelle et nécessaire réforme constitutionnelle ne voyait pas le jour, les achats de tenes afin de les céder aux " solicitantes" devratent se faire comme produit du dialogue et des négociations auxquelles participeraient tous les secteurs intéressés.

L'existence de Iatifundios au Chiapas a déjà été amplement documentée par divers chercheurs organismes sociaux et même par des institutions gouvernementales. En août 1994, le CEOIC a fourni des données détaillées d' au moins 33 Iatifundios, lesquels totalisaient plus de 45.000 hectares. Dans la liste des propriétaires désignés comme méritant d être expropriés ou de faire 1'objet de poursuites pénales pour avoir récemmént commis des délits de corruption dans 1'achat et la vente de tenes, se trouvaient entre autres : Mario Francisco Michel Ruiz; Germán Jiménez, Roberto Muñoz Liévano, Heberto Morales Constantino, Fidel Culebro Trejo, José Damas Damas, Emilio Serrano, Oscar Castellanos Henerías, les Solórzano Paniagua, les Alcázar, les Stivalet et les Gómez Vallard.

Un règlement historique des comptes est nécessaire dans les cas où - une fois démontré que les " limites légales de la propriété " ont été dépassées - se poursuivent cependant des formes sévères d'exploitation du travail (par exemple, ouvriers logés et gardés de force sur leur lieu de travail) ; et où 1'on prouve que les "entrepreneurs agricoles" agissent en dehors de la loi.

 Il faut liquider rapidement tout le próblème des retards dans 1'attribution de terres, notamment dans les càs "évidents". Jusqu' en 1994, quasi 30% de ces retards se concentraient encore au Chiapas. Cela consistait en 3.483 dossiers et 164 résolutions présidentielles. Selon les chiffres officiels, jusqu'au 21 juin 1994, 94% de ces cas de retard avaient été résolus, mais de ceux-ci, 53,5% 1'avait été sur la base de verdicts négatifs. Comme1'a signalé Neil Harvey, bien que les chiffres peignent un portrait de relative réussite, beaucoup de paysans se plaignent qu' en réalité, la résolution des cas de retard est restée sur le papier. En outre, lors des premiers mois de 1994, les groupes qui ont reçu des jugements négatifs ont représenté 249 nouvelles requêtes (cf. N. Harvey : "Las lecciones de Chiapas", Ojarasca no. 37, octobre 1994).

Il faut créer un fonds de terres à travers 1'achat auprès de particuliers par le gouvernement , pour les affecter à des paysans et à des communautés non seulement par suite d'une revendication, mais en vue de remplir une "fonction sociale", ou à travers l'usage de terres abandonnées et de terrains nationaux. Maiscomme on 1’a vu de manière évidente ces derniers mois, ce type de mesures n'a de sens que si elles se réalisent à travers un système de contrôle et de suivi auquel participent les organisations de paysans impliquées, et si elles s' inscrivent dans le processus même de changement des relations du système politique.

 

Il faut lancer un processus de réaménagement du territoire, soutenu par la volonté propre des villages et des communautés-ce qui suppose une autre réforme concernant les "autonomies" et le statut des ordonnances dans la vie municipale. Ce processus doit permettre d' établir, ou plutôt de rétablir, une relation adéquate entre hommes, communauté, tenes, dans la perspective d' une nouvelle organisation sociale et productive et d' un développement durable.

 

Il faut reconnaître, en général, que la simple attribution de terres par la voie de la répartition - ou par les autres mécanismes signalés - peut s'avérer inutile si elle ne s'accompagne pas d' une stratégie ou d'un plan minimum de développement avec un appui pratique et des ressources: nous nous référons ici à la nécessité de rendre la répartition et ses conditions adéquates aux besoins de la communauté et du développement régional durable, ce qui suppose que, quand on délivre la terre, on prenne aussi en considération d' autres exigences d' investissement, d' organisation productive et de réforme des institutions les plus proches du terrain. Tout cela, bien sùr, ne doit pas être un prétexte pour conditionner la simple attribution de tenes pour des motifs de revendication ou de justice.

 

La relation entre une politique de réforme agraire et la stratégie de développement a une autre facette qu'il est indispensable de prendre en considération : celle qui rend flexible les schèmes de propriété à partir des exigences d'organisation et de reconversion et de progrès productif - aspect qui, au Chiapas, peut avoir une grande importance. Un exemple suffira pour illustrer ce point. Penser à la recomposition productive générale du secteu agricole de la région revient à penser en même temps, sans doute, à repousser le processus bien connu de ganaderización (transformation des exploitations pour 1'élevage du bétail) , identifié par tous comme "antisocial" et hautement déprédateur (il en était question y compris dans un document officiel du gouvernement d' Absalón Castellanos. Citons-le : "le Chiapas dispose de 300.000 hectares à vocation agricole lesquels actuellement sont occupés pazr des pâtures, dans une industrie du bétail antisociale et extensive, de manière obsolète"). Inverser ce processus devra impliquer automatiquement de modifier la matrice des relations sociales - et politiques - des diverses régions du Chiapas et, partant, les limites ou dimensions des propriétés agraires.

Les réformes en question, peuvent-elles se réaliser sans une modification du cadre constitutionnel national actuellement en vigueur ? Pour nous il est évident que sans une nouvelle réforme de l' Article 27 de la Constitution - et d' autres articles, comme le 4e -, les possibilités de transformation au niveau régional et au niveau de 1'État fédéré seront très limitées. Nous avons déjà indiqué la direction dans laquelle doivent aller quelques-unes de ces réformes. I1 reste seulement à souligner une direction qui nous paraît essentielle: définir 1es limites de la propriété rurale, particulièrement en ce qui concerne la propriété d'élevage et la propriété forestière, pour ne mentionner que l'aspect le plus grossier de la Carta Magna saliniste.

Dans le cas des éleveurs de bétail, la réforme viserait à éliminer le "latifundisme constitutionnel", c'est-à-dire la possibilité pour un propriétaire de posséder suffisamment de terrain pour "alimenter S00 têtes de gros bétail, ou 1'équivalent en petit bétail, selon 1es équivalences officielles", et soit dit en passant, de se reconvertir à 1'activité agricole sans que cela lui impose de nouvelles limites aux dimensions des propriétés.

Comme 1'a signalé Victor Toledo, les équivalences établies par la SARH peuvent comporter un haut degré d'arbitraire. Mais ce n'est pas le plus grave, car dans la logique indiquée il peut y avoir des propriétés "légales" qui sont inefficientes et "antisociales" et des éleveurs de bétail déprédateurs, ayant des propriétés jusqu'à 10 000 -15 000 hectares dans les zones arides, ou de 500 hectares dans la zone tropicale humide. Le phénomène revêt ses dimensions les plus perverses et nocives sur le plan économique et social si 1'on tient compte de la possibilité des sociétés commerciales d' accaparer des propriétés: sous le manteau protecteur de la législation saliniste, celles-ci peuvent acquérir jusqu'à 12 500 hectares dans la zone tropicale humide, jusqu'à 250 000 hectares dans les zones tempérées, et jusqu' à 375 000 dans les zones arides.

Une autre réforme nécessaire est celle de la répartition. La définition de la législation saliniste, selon laquelle "iI n y a plus de terres à répartir", n'a pas seulement été largement démentie par1'expérience du Chiapas, mais elle est profondément conservatrice et restrictive, s' il s' agit de situer le "facteur terre" comme une composante variable et dépendante des nécessités de développement.

 

 Pouvoir social et développement

 

Il n' y a pas d' alternative : au Chiapas la justice sociale passe par une réattribution de la propriété agraire. Mais même la plus grande répartition territoriale n'aurait pas beaucoup d'effet sur la pauvreté, puisque les Chiapanèques sont nombreux et la nature de la région est exubérante mais revêche : les sols généreux sont rares, la jungle ne supporte pas une grande charge démographique et elle est d' un maniement délicat. Il faut également une politique compréhensive de services rapides, qui prévoient des niveaux minimum de bien-être dans les zones indigènes et qui restituent d' une manière ou d' une autre les richesses que le sous-sol et les rivières chiapanèques apportent à la fédération.

II faut, enfin un programme général de développement qui s' engage à satisfaire les nécessités de la population et à préserver la nature. Un programme qui assume les incontestables avantages comparatifs de la région face au marché mondial, mais dont le point de départ est les Chiapanèques et leur habitat. Un programme qui oriente 1'économie régionale dans une voie étrangère au saccage des Indiens et de la nature.

Dans un contexte national de croissance négative du produit per capita et d'abondants échecs agricoles, orienter l'économie chiapanèque dans des chemins inédits de justice sociale et de santé environnementale est une tâche gigantesque. C' est le cas avant tout puisqu'il ne s'agit pas de calmer des esprits agités avec des actions prétendait étouffer l' insurrection y calmer les rancoeurs de la guerre sale anti-guerilla en inondant ladite région de ressources fiscales. Vingt ans plus tard, Guerrero n' a pas cessé d' être un État misérable, avec des inégalités qui suivent de très près celles de Chiapas en termes de potentiel d' explosion sociale. L' imminent Plan Chiapas ne saurait donc être épidermique : il faut changer de voie, axer le développement de la région autrement, et les résultats du virage se verront seulement à moyen et à long termes.

II ne s'agit pas seulement d'augmenter le montant des ressources. L'exemple pertinent, c'est le cas du Pronasol, dont les ressources, comme dans un terrain sablonneux, se sont perdues au Chiapas pratiquement au moment oh elles ont été canalisées. Au Chiapas plus qu' ailleurs, le maniement des ressources du Pronasol n' a pas changé, et n' a pas prétendu changer, les "rapports de force économiques" par la voie de la redistribution. La "décentralisation" des attributions et de la gestion des programmes revenait tout simplement à donner plus de capacité économique et de capacité de manipulation polttique aux réseaux locaux de chefs et d'exploitants agncoles. Dévtée de ses objectifs originels, une partie des ressources du Pronasol a été utilisée pour construire des oeuvres somptuaires. D'autres ressources - quand elles arrivaient - se sont perdues dans 1'océan de la pauvreté chiapanèque, éparpillées entre petits projets à l'impact limité.

La stratégie des investissements "au compte-gouttes" du Pronasol, "assistencialiste" et clientaire, doit être transformée en stratégie de promotion de développement et de grands investissements en direction des campagnes, avec des programmes spéciaux (le CEOIC le dit,à nouveau) pour la "récupération de la technologie et des connaissances traditionnelles de nos peuples". La moitié de la superficie agricole et forestière du Chiapas est constituée par des ejidos et des communautés. Le développement rural doit s' opérer en fonction de cette réalité et non à contre-pied: non pas en privatisant 1'espace ni en "libérant" ses terres en jachère de "bras excédentaires", mais en articulant une nouvelle idée - dans la "voie paysanne" sans doute - du développement. La nouvelle réforme des Articles 27 et 4 doivent incorporer explicitement ce type de définitions.

Comme le CEOIC l'a déjà signalé, le chemin des grandes transformations au Chiapas passe par une modification à fond du pacte fédéral puisque la région "ne peut pas continuer d'être pour la nation un puits de pétrole, un générateur d'électricité ni une grande réserve écologique". Dans le nouveau pacte il faudrait définir une modification des formules gouvernementales d' investissement. Dans l'immédiat il faudrait briser quelques-uns des verrous du schéma traditionnel de domination. Il faudrait, d' abord, redéfinir tout le système de gestion et de canalisation des ressources, en donnant aux organisation sociales et aux nouvelles structures d' organisation territoriale et municipale des capacités légales pour participer directement à la planification, exécution et évaluation des plans et projets de développement. Il faudrait rédiger de nouvelles lois sur les forêts et sur le milieu agricole, qui ne rendent pas les indigènes et les paysans responsables des déséquilibres écologiques, et dans lesquelles soit prévue une possibilité de développer une "exploitation raisonnée et intégrale des ressources".

 

 Identité collective et stratégies de développement

 

On doit donc avoir clairement à l'esprit que les négociations pour la réconciliation, la paix digne et la justice doivent poser le problème du déplacement de pouvoir des oligarchies et des caciques du Chiapas vers l' autodétermination des communautés et leur restructuration territoriale, de manière à ce que l'ordre du jour ne se limite pas à la canalisation de ressources par le système traditionnel d' institutions, ni par le système atomisant du Pronasol. Il n' y aura pas de politique de promotion du développement si l'on ne pose pas comme objectif le renforcement de l'identité collective et des espaces d' action et de communication des sujets auxquels cette aide est apportée. Et il n' y a pas d' aide possible si elle ne se donne pas pour objectif le plus élevé la capacité de développement durable (auto-sustentable) de ceux qui la reçoivent. Mais, comment atteindre ce but si l'histoire des organisations de paysans et des identités culturelles et territoriales a été celle de leur démantèlement délibéré, grâce à la collusion entre les intérêts gouvernementaux et ceux des "chefferies" (cacicazgos) et oligarchies régionales? Comment sortir de ce cercle vicieux ?

"Pour qu' on comprenne ce qu' on voulait, on a commencé à faire dans nos terres ce qu' on voulait" dit Marcos dans son rapport sur la première année de gouvernement dans les territoires contrôlés par les Zapatistes, et il ajoute: "on a fait descendre à zéro l'alcoolisme et les femmes d'ici sont devenues courageuses... Et avec l'appui d'organisations qu'on appelle `non gouvernementales", nationales et étrangères, on a réalisé des campagnes de santé et l' espérance de vie de la population civile s' est élevée. On a interdit 1'abattage des arbres, on a fait des lois pour protéger les forêts on a interdit la chasse d'animaux sauvages (même quand ils sont du gouvernement) et on a prohibé la culture, la consommation et le trafic de drogues. Ces interdictions ont été suivies d' effet. Nous en avons fini avec la prostitution et le chômage et la mendicité ont disparu... Et en cela nous étions en train d' apprendre, quand les chars, les hélicoptères, les avions et plusieurs milliers de soldats sont arrivés et nous ont dit qu' ils venaient défendre la souveraineté nationale et nous leur avons dit qu'on la violait non au Chiapas mais aux "you-esse-éi" (USA) et que la souveraineté nationale ne se défend pas en foulant aux pieds la dignité rebelle des indigènes chiapanèques. Et ils ne nous écoutaient pas parce que le bruit de ses machines de guerre les rendaient sourds et qu'ils venaient de la part du gouvernement..."

Après le 9 février jour où l'Armée mexicaine a reçu 1'ordre d avancer sur le territoire zapatiste, les caravanes de citoyens pour la paix se sont multipliées. Leurs témoignages ont été éloquents et nous mettent directement en relation avec le thème du renforcement ou du démantèlement de 1' identité sur le plan social et avec celui de 1'autonomie ethnique et territoriale.

La première chose sur laquelle tous ces observateurs ont été d' accord est que 1' Armée mexicaine n' avait pas, sauf dans certains cas exceptionnels, attenté à 1'intégrité physique de la population civile. La deuxième est que 1' Armée a systématiquement détruit les moyens de reproduction matérielle de toutes les communautés soupçonnées de sympathiser avec le mouvement zapatiste ( et il s'agit de la grande majorité), celles dont se sont enfuis les habitants, exception faite des vieux et de quelques enfants et femmes. Dans ces communautés on a détruit les ustensiles domestiques, les outils agricoles (brides, selles, machettes, haches, limes, etc.), les radios, les fours à pain, les moulins (ceux qui n'ont pas été volés), et, ce qui plus important encore, les semences pour les semailles imminentes. Défoncés les tuyaux, vidés les récipients d' eau (citernes, pots traditionnels placés sous terre, tonneaux), etc.

Puis l'Armée a retiré des villages ses effectifs et son hallucinant matériel de guerre en deux opérations complémentaires: d' un côté, elle a avancé ses colonnes le plus possible dans la jungle pour provoquer le repli de 1' EZLN, mais surtout pour en extraire la population civile qui s' y était réfugiée. Celle-ci a dù retourner chez elle, épuisée : des familles malades, exténuées, moralement détruites, témoignant avec rage, impuissance et larmes la destruction de tous leurs biens, la fin de la reproduction matérielle,l'angoisse de ne plus pouvoir soutenir le cycle vital dans un milieu tellement adverse, l' imminence de la mort. A côté de ces témoignages, il ressort clairement que le repeuplement de beaucoup de communautés avec des contingents de réfugiés qui avaient abandonné la zone 1' année dernière et qui étaient considérés comme plus proches du gouvernement: groupes de personnes déplacées, totalement dépendantes des moyens de subsistance fournis par le gouvernement (au point de ne pas avoir à travailler), c'est-à-dire, la création de "hameaux stratégiques" . pour reprendre le terme désignant cette technique a Vietnam et au Guatemala, et dont la fonction la plus répréhensible est celle de la délation contre les membres de la communauté soupçonnés d' être zapatistes ou sympathisants des zapatistes.

Considérée dans son ensemble, 1'opération avait pour but de séparer la direction zapatiste de la base sociale du zapatisme, de détruire ce qui a été un mouvement social en atomisant et en démoralisant ses bases, en les séparant de son intelligentsia (qui n'est pas seulement militaire), coincée dans la jungle. Cela équivaut à démanteler une identité collective pleine de force culturelle et matérielle, pleine d' espérance - et 1' unique voie possible pour le "développement durable" tant vanté -pour en faue une identité tributaire des chefs politiques. Un mouvement social qui exige à voix haute durant une année que l' on reconnaisse son autonomie, qui envoie des signaux désespérés de sa haute vocation sociale et d' une authentique volonté de concertation politique, est obligée, par la force armée, à se transformer en une guerre de guérilla, de la même manière que le Conseil National de Grève, en 1968, a été obligée de se transformer en une confrérie de conspirateurs et de "délinquants".

Est-il possible que notre culture ne supporte pas la liberté de l'autre? Si une région ne se trouve pas sous le contrôle d' un employé du centre (un maire chiapanèque du PRI organisateur de la soumission et destructeur de 1'identité collective), la souveraineté apparaît en danger. Notre souveraineté étatique ne sait pas coexister avec la souveraineté sociale. Quelle culture perverse et lâche, celle de cet ordre politique, pour laquelle il n'est pas grave que l'on hypothèque le pétrole avec les Etats-Unis pendant plusieurs années ou pour toujours - comme divers analystes et zapatistes nous l' ont fait comprendre - en semant la terreur et en envoyant des chars et des hélicoptères équipés d' artillerie afin d' arracher à quelques Indiens le drapeau national et saccager Aguascalientes, la fierté de son identité reconquise.

Pour sa part, la CEOIC reçoit les coups dévastateurs de toutes les instances gouvernementales, qui essaient de construire à sa place unfront paysan officiel avec une partie des ARIC comme fer de lance (et aussi avec la forces de nos impôts bien sûr). Sans acteurs sociaux en voie de consolidation, la réconciliation et la reconstruction sont impensables: à Ayacucho, par exemple, l'autorité universitaire a fait place aux commandes militaires, l'Église catholique aux directions évangélistes atomisées, le secteur public et la bureaucratie régionale se sont désarticulés en fondations privées, les grands commerçants en mafias de cocaïne et les comuneros indigènes se sont transformés en rondes paysannes autoarmées.

 

 Traduit de l'espagnol (Mexique) par Jim Cohen.

 

 Extrait de "Mexique : de Chiapas à la crise financière" Collectif Editions L'HARMATTAN 1996

 

1 Robledismo: d'EdouardoRobledo, gouvemeur mal élu du Chiapas en 1994, appartenant au PRI.

2 CEOIC: Conseil par Etats des Organisations indigènes et paysannes

3 Cenecistas: militants de la Confederación Nacional de Campesinos, progouvemementale.

4 SARH: Secrétariat (Ministère) des Ressoucres Agricoles et Hydrauliques.

5 Pronasol: Programme national de solidarité, institué par le président Salinas.

6 ARIC: Association rurale d'intérêt collectif, ligue d'organisations paysannes du Chiapas, à dominante progouvemementale.