EZLN : HISTOIRE D'UN CONFLIT

Acteurs, conflits et violences politiques au MEXIQUE

Jean-Marc Balencie et Arnaud de La Grange

Le 1er janvier 1994, l'Europe se réveillait avec de bien curieuses nouvelles en provenance d'outre-Atlantique : à quelques portées de fusil des États-Unis, dans les montagnes du Mexique, des guérilleros zapatistes venaient de prendre les armes. Ces événements exotiques surprenaient totalement : le Mexique des années 90 n'apparaissait-il pas comme un modèle de stabilité et de développement dont la réussite était consacrée par la prometteuse entrée en vigueur du traité de libro-échange nord-américain en ce début d'année ? Ils inquiétaient beaucoup : alors que la nouvelle donne intemationale et régionale se traduisait par un essoufflement de la lutte armée en Amérique latine, le soulèvement du Chiapas inaugurait-il une nouvelle période de spasmes destructeurs ? Ils rassuraient un peu : au milieu de la scène insurrectionnelle mondiale, chaotique et angoissante, cette guérilla aux références connues sentait bon les pistoleros moustachus au large sombrero et à la poitrine barrée par une cartouchière bien fournie.

Pourtant, loin des images folkloriques et des clichés véhiculés autour des luttes armées latino-américaines, l'insurrection néo-zapatiste a créé une onde de choc qui s'est fait sentir bien au-delà des montagnes excentrées du Chiapas. La révolte de ces hommes masqués revendiquant pour tous « un lieu dans l'Histoire » a réveillé le pays tout entier :la respectabillté internationale de l'enfant prodige de l'Amérique latine et la légitimité du régime se trouvaient brutalement remises en cause. Elle a servi de catalyseur à toutes les forces d'opposition - partis ou société civile - auparavant écrasées par la chape de plomb d'un État-Parti. Quoi qu'il advienne, l'Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) gardera à son actif une prouesse rare : avoir réussi, pour un mouvement régional, à amener un pouvoir établi à s'asseoir à une table de négociations et, ce, en un temps record qui doit faire pâlir d'envie nombre de guérilleros latino-américains qui ont mis des années ou des décennies pour obtenir le méme résultat.

LE PAYS DE LA RÉVOLUTION « INSTITUTIONNALISÉE »

La « grande révolution » de 1910 avait éclaté dans un pays en mal de respiration politique - après trois décennies de dictature, de réforme sociale (et particulièrement agraire) et de symbiose culturelle entre élites urbaines laïcisées et masses rurales imprégnées de valeurs chrétiennes et indiennes. La force poussée démographique (15 millions en 1910 contre 6 lors de l'indépendance en 1821) n'avait fait qu'exacerber les frustrations d'un monde encore massivement rural : la législation, en permettant le rachat à bas prix des terres en friche et communautaires, avait favorisé la formation de grandes haciendas dans lesquelles les conditions de travail étaient des plus pénibles. Le dévèloppement économique rapide (mines, textile,pétrole), surtout sensible dans le Nord,s'était traduit par un renforcement des inégalités sociales. La révolution s'est rapidement transformée en une juxtaposition de luttes intestines,une véritable guerre civile alimentée par d'implacables luttes de pouvoir : Aux grands perdants que furent les "agraristes", on opposera les "chefs politiques", vrais politiciens dont l'objectif avoué était la conquête du pouvoir. Après une décennie de soubresauts sanglants -1 million de morts et 300 000 émigrants -, la révolution s'est « rangée » (ou dévoyée selon les points de vue), institutionnalisée même, si l'on considère le nom du parti qui va présider à la destinée du pays : le PRI, Parti révolutionnaire institutionnel. Depuis, le PRI professe un discours socialisant qui cache mal les vices d'un parti-État omnipotent et corrompu. Le Mexique va certes effectuer un décollage économique spectaculaire, en grande partie grâce à la manne pétrolière. Mais le bilan de la révolution apparaît contrasté : la vie politique ne brille pas par son ouverture tandis que la dualité sociale reste de rigueur. La réforme agraire, prévue dans la constitution de 1917 et qui a connu divers aléas, n'a pas radicalement changé la donne, les grands domaines s'étant souvent reconstitués (recours à des prête-noms pour dépasser les limites autorisées...). Seule, la période couvrant la seconde moitié des années 30, sous la présidence de Lazaro Cârdenas, a vu une distribution massive de terres.

Les guérillas des années 60-70. Pays emblématique de la révolution pour les événements qu'il a connus au début de ce siècle, le Mexique faisait, ces dernières décennies, figure de havre de tranquillité comparé aux déflagrations violentes qui caractérisaient ses voisins centraméricains, Guatemala, Salvador ou Nicaragua. Et pourtant, s'il est vrai que le Mexique contemporain n'a pas connu de conflit majeur, il n'a pu prévenir l'apparition récurrente de foyers de contestation. En ce sens, la nouvelle guérilla zapatiste s'inscrit dans un mouvement plus général et continu de rejet d'un système politiquement figé économiquement déséquilibré.Le Mexique a ainsi connu ses « guérillas marxistes » des années 60-70. Mais, malgré les bases sociales potentielles, ces guérillas n'ont jamais eu l'ampleur qu'elles ont pu avoir dans les pays de l'isthme centre-américain. Cela tient principalement aux bonnes relations que le Mexique a toujours entretenues avec Cuba et, d'une manière générale, avec les milieux de gauche latino-américains. Il se voyait payé en retour par une quasi-absence d'encouragement des guérillas qui tentaient de se développer sur son sol. Les groupuscules apparus dans les années 60-70 se sont donc trouvé réduits à quémander une aide chinoise ou soviétique.Leur zone d'action est souvent restée circonscrite à des régions où l'agitation mi-politique mi-criminelle est chronique, comme dans le Guerrero. Les premiers groupes sont apparus dans les années 63-64. I1 s'agit notamment de l'ACNR (Action civique nationale révolutionnaire), mouvement à base paysanne se définissant plus ou moins comme pro-chinois dirigé par Genaro Vasquez, de la Ligue communiste du 23 septembre, du MAR (Mouvement d’action révolutionnaire) de tendance pro-soviétique, du PDLP (Parti des pauvres), du FUZ (Front urbain zapatiste) ou des Faln(Forces armées de libération nationale). Au tournant des années 60-70, l'agitation, menée notamment par le MAR ou les Frap (Forces révolutionnaires armées du peuple) gagna certaines villes : attentats contre des biens publics, attaques de banques, enlèvements... Tous ces mouvements, qui n’ont jamais pu bâtir une infrastructure politico-militaire d'envergure, ont été neutralisés sans grands problèmes par les autorités. La mort du principal dirigeant de la guérilla, Lucio Cabanas, leader du PDLP en décembre 1974, signe la fin officielle de la guérilla. De fait, les mouvements sont presque tous démantelés dès le milieu des années 70. Des groupuscules continuent cependant sporadiquement à faire parler d’eux, comme le Procup (Parti révolutionnaire ouvrier clandestin Union du peuple), qui, en 1990, a signé une série d’attentats au nom de la lutte contre une classe dirigeante qui se maintient par la fraude électorale et contre l’impérialisme capitaliste.

UN PAYS ENTRE LIBÉRALISATION ÉCONOMIQUE ET OBSTRUCTION POLITIQUE

L'Etat-PRI. Le Mexique a fait figure depuis six décennies de pays le plus stable d'Amérique latine. Mais le prix à payer est lourd: maimise du parti sur l'appareil d'État depuis sa création en 1929, contrôle des syndicats, corruption à tous les niveaux de l'administration, clientélisme généralisé, atteintes répétées aux droits de I'homme. Dans ce système de quasi-parti unique, les cadres du PRI sont de véritables fonctionnaires au service du président. Les responsables animés des meilleures intentions de démocratisation du système ne peuvent que se heurter aux structures corporatistes du parti et aux dizaines de milliers de cadres et de militants qui ont tout à gagner dans le statu quo. En décembre 1994, la présidente du PRI a cependant annoncé une profonde réforme interne afin que le PRI reste à l'avant-garde du pays ". Une réforme que le nouveau président Zedillo a apparemment à coeur de mettre en oeuvre. L' affaire Salinas " en est le meilleur exemple : en lâchant le clan du président sortant, le président Zedillo a montré sa volonté de rupture avec l'équipe précédente et 1'ancien système de parti- État. Son succès dépendra de sa capacité à créer une dynamique autour des rénovateurs " du parti pour contenir les attaques des "dinausaures" (certains observateurs n'hésitent pas à identifiier une troisième grande catégorie : les narco-politiques "...). En octobre 1995, Manuel Camacho Solis, ancien médiateur dans le Chiapas, a annoncé son départ du PRI. Personnage de premier plan de la vie politique mexicaine (il fut maire de Mexico et ministre des Affaires étrangères), il a expliqué qu'il n'y avait pas de vraie volonté de changer le régime ni de réformer le PRI ".En janvier 1995, les principaux partis politiques ont signé un Accord politique national " qui, s'il est appliqué, devrait se traduire par une véritable démocratisation du jeu politique et électoral. A défaut d'une libération des canaux d'expression politique, on voit mal comment les tensions sociales ne déboucheraient pas inéluctablement sur des explosions de violence.

Les déséquilibres de la croissance . Depuis 1982, sous le gouvernement de Miguel de la Madrid, la politique économique a changé de cap pour s'orienter vers un néo-libéralisme résolu : privatisation des grandes entreprises de 1'État. Cette tendance s'est affirmée en 1988 avec l'arrivée au pouvoir du président Carlos Salinas de Gortari. Elle a donné des résultats: exportations multipliées par 4 en dix ans, inflation divisée par 5 (moins de 7 %), croissance régulière supérieure à 3 %, réduction des dépenses publiques... Le Mexique, élève modèle du FMI, est ainsi devenu la treizième puissance économique mondiale. Mais les bons indicateurs macro-économiques (par ailleurs en voie de dégradation) ont caché une politique de fuite en avant et un accroissement de nombreux déséquilibres, notamment entre les grands pôles industriels et les zones rurales déshéritées, et précipité la perte des entreprises n'ayant pas les reins assez solides pour s'adapter (association avec des entreprises étrangères, essentiellement américaines...). La polarisation sociale s’est accrue de façon dramatique. Aujourd’hui, près de la moitié de la population n’aurait pas de quoi satisfaire ses besoins alimentaires. Le nombre de Mexicains vivant dans une « situation d’extrème pauvreté » aurait doublé depuis le milieu des années 8O, pour atteindre 25 millions de personnes . Le réveil a été douloureux lors de la crise du peso dont la dévaluation le 20 décembre 1994 a provoqué une gigantesque tempête monétaire (il a perdu près de 40% de sa valeur). L’ampleur de la crise a nécessité la mise en place d’un plan de sauvetage financier international de plus de 50 milliards de dollars, dont plus de 20 avancés par les Etats-Unis qui ont mis la banque centrale méxicaine sous haute surveillance et obtenu que les revenus pétroliers servent de garantie. Pour s’attaquer aux problèmes socio-économiques, le président Zédillo a présenté en juin 1995 un « plan de développement national ». Il reste à attendre les mesures concrètes…

La faiblesse du pouvoir fédéral sur de larges pans du territoire national. L'intelligentsia de Mexico est d'évidence intéressée par la modernisation et le développement du Mexique, mais apparemment pas de tous les Mexiques. Par désintérêt ou par ignorance, de vastes pans du territoire national sont laissés sur la touche, à peine effleurés par des programmes de solidarité (aux moyens importants mais souvent détournés) qui semblent plus relever de la compensation symbolique que de la prise de conscience de la gravité des déséquilibres socio-économiques. Au plan local, règnent les caciques, détenteurs du pouvoir économique et politique. Un nombre restreint de familles de grands propriétaires s'appuit sur le système PRI pour assurer la pérennité de leurs privilèges et freiner les velléités de réforme. Le contrôle de 1'appareil administratif et judiciaire est une garantie d'impunité. Les noms des gouverneurs d'État se confondent avec ceux des plus grosses fortunes régionales ou nationales.

La puissance montante des narcotraficants. Elle a été projetée sous les feux de l’actualité en mai 1994, après la mort du cardinal Posadas à l’aéroprt de Guadalajara, imputée à une méprise lors d’un règlement de comptes entre narcotraficants (même si cette version n’a pas convaincu tout le monde). Le Mexique, plaque tournante de premier plan pour la cocaïne destinée aux Etats-Unis et premier producteur de cannabis au monde, compte cinq grands cartels : Tijuana, Ciudad Juarez, Sinaloa, Guadalajara et Matamoros. Les principaux sont ceux de Tijuana et Sinaloa. En juin, alors que la « colombianisation » du pays était dénoncée, le gouvernement a annoncé un plan anti-drogue : création d’un Institut national pour la lutte contre la drogue pour ccordonner les actions (sur le modèle de la DEA américaine) et réforme de la loi sur le crime organisé (dispositions contre le blanchiment, la corruption des fonctionnaires...).

LE CHIAPAS : UN MONDE PLUS PROCHE DU GUATEMALA QUE DE MEXICO

Un Etat à fort peuplement indigène. Les Indiens forment en effet entre le quart et le tiers de la population du Chiapas (entre 800 000 et 1 million de personnes, sur 3,2 millions), et une importante majorité dans des régions comme celle de San Crisrobal de Las Casas. Ils appartiennent à 1'ensemble maya (mis à part les Zoques) et sont à ce titre très proches de ceux du Guatemala. Les groupes les plus importants, dépassant la centaine de milliers d'individus, sont les Tzeltals, les Tzotzils, les Tojolabales, les Chols... Comme au Guatemala (les processus sont assez semblables), les communautés ont été traversées par des conflits entre générations, entre autorités traditionnelles relais de I'oligarchie et courants modernistes. Comme au Guatemala également,1'Église catholique a joué un rôle non négligeable dans la diffusion du courant d'émancipation et dans la conscientisation de la communauté indienne. Le cheminement vers la prise de conscience d'appartenance à une même communauté culturelle ainsi que vers 1'expression de revendícations sociales et politiques communes, a été accompagné par les missionnaires mais surtout par les catéchistes (avec parfois 1'appui financier d'ONG étrangères). Pour d'autres communautés, I'accompagnement a été le fait de militants d'extrême gauche. Si un certain nombre des organisations indigènes nées dans ce contexte sont apparues noyautées pat le pouvoir, la plupart se sont indéniablement manifestées en faveur des zapatistes.

Une région tampon. Le Chiapas est l’Etat le plus méridional du Mexique, et présente à ce titre un fort caractère centreaméricain. Il n'a d'ailleurs été rattaché au Mexique qu'après 1'indépendance, en 1824 (il dépendaìt auparavant de la Capitainerie générale du Guatemala). Par comparaison avec d'autres régions du pays, il n'a été que peu concerné par la révolution des années 1910. Durant cette époque troublée, il a plutöt été le théâtre de luttes internes qui ont tourné à 1'avantage des grands propriétaires. Durant les dernières décennies, il a constitué une zone-tampon avec les régions troublées de 1'isthme. Quelque 45 000 Guatémaltèques fuyant le conflit armé dans leur pays, se sont réfugiés au Chiapas. Un certain nombre d'entre eux ont été déplacés par les autorités mexicaines vers la péninsule du Yucatán. Son excentricité géographique a fait du Chiapas un sanctuaire pour les groupuscules mexicains des années 70 en déroute comme pour les guérillas guatémaltèques des années 60 qui s'y sont réorganisées avant leur nouveau départ du début des années 70.

L'extrême pauvreté dans un Etat riche. Le Chiapas est loin d'être un État sans ressources : il concentre la moitié de 1'hydroélectricité du pays, un potentiel pétrolier et forestier important ainsi que,dans un État qui reste profondément rural, de grosses potentialités agricoles (premier État pour la production de café, second pour 1'élevage, une position du même ordre pour le maïs...). Ceci explique 1'intérêt que les autorités centrales ont témoigné au Chiapas, notamment en termes d'infrastructures. Des investissements qui n'ont cependant que peu profité aux populations rurales et ont ainsi exacerbé les frustrations (santé publique, éducation, voies de communication...). Alors, pauvre État riche , ou riche État pauvre " ? Ce qui est certain, c'est qu'avec 1'État voisin de 1'Oaxaca, le Chiapas détient des records de pauvreté au sein de la fédération mexicaine : la dénutrition toucherait la moitié de la population, 1'analphabétisme 30 % (la moyenne nationale étant de 12 % environ)... Qui plus est, les disparités sonc grandes entre les différentes régions : un monde sépare la côte pacifique de 1'est et du sud-est de 1'État. C'est dans ces régions des Altos et de la forêt Lacandone (forêt tropicale) que se situe le coeur du soulèvement néo-zapatiste. Les chiffres affinés pour ces zones sont édifiants : si 59 % de la population du Chiapas ne disposent pas du salaire minimum (évalué à 150 dollars) pour vivre ou survivre contre 26 % à 1'échelle nationale, ce pourcentage passe la barre des 80 % dans la région des Altos. De la même façon,le taux d'analphabétisme passe de 30 à plus de 50 %. Dans les années 70 et 80, les autorités fédérales ont pourtant entrepris de désamorcer la bombe sociale du Chiapas en lançant des plans de développement, qui ont heurté de front 1'oligarchie locale. II semble ainsi que les fonds alloués au programme national de solidarité Pronasol aient souvent été employés de manière dévoyée, pour des menées électoralistes ou dans des buts somptuaires suivant une minorité. Ces sommes ont ainsi eu pour effet pervers de renforcer les élites locales censées en assurer la redistribution.

La question de la terre. Toujours primordiale pour des populations rurales, elle est au cœur du monde indien où la terre est assimilée à la vie : selon la mythologie maya, 1'homme a été créé depuis le maïs. Malgré son potentiel extra-agricole,le Chiapas reste avant tout un pays rural. II aussi 1'État du Mexique où la réforme agraire a été la moins avancée, comme I'a reconnu le commissaire pour la paix et la réconciliation nommé par le gouvernent. La moitié des terres sont réparties entre les ejidos (environ 40%) et les communautés. L'autre moitié est constituée de plantations et de domaines d'élevage appartenant à de grands propriétaires. Ces fincas ont souvent des superficies bien au-dessus du maximum autorisé, soit 150 hectares (contournement avec des prête-noms...) Par ailleurs, les terres des ejidos sont loin d'être les meilleures et leurs détenteurs éprouvent les pires difficultés à obtenir des crédits. Les conflits entre paysans sans terre et propriétaires désireux d'étendre leurs domaines au détriment des exploitations communautaires sont monnaie courante. Les grandes familles de propriétaires disposent de 1'appui des hommes politiques (issus de leurs rangs) et des forces de sécurité. Les éleveurs sont tout particulièrement organisés pour protéger leurs intérêts au sein de la puissante Unión ganadera régionale (Union des éleveurs) et n'hésìtent pas à faire intervenir leurs hommes de mains, les guardias blancas (gardes blanches), milices épaulées pour leur formation par des membres de la sécurité publique. En février 1992, l'article 27 de la Constitution, qui fixait jusqu'a présent les principes de la réforme agraire, a été réformé. Le démantelement des grands domaines et les répartitions de terres avalisées par des "résolutions présidentielles" , étaient alors terminés. Au Chiapas, où le plus grand retard avait été pris au niveau national, la décision est d'autant plus mal passée. Et les plans d'urgence d'accompagnement social mis en place par le gouvernement ressemblent souvent à des mesures de colmatage. L'article 27s'est naturellement imposé comme un des principaux points d'articulation des revendications zapatistes.

L'affirmation d'une contestation paysanne. Les paysans mexicains ont longtemps eu pour unique canal de revendication la Central naciónal campesina (CNC), soit un cadre d'expression corporatiste affilié au PRI et contrôlé par 1'État. Ce contrôle est parachevé par 1'octroi du crédit. Les fonctionnaires entretiennent ainsi toute une clientèle de dirigeants d'ejidos. A partir des années 70 cependant, à côté du syndicat officiel, des syndicats indépendants sont apparus. Au Chiapas particulièrement, leur formation s'est souvent faite en liaison avec les organisations d'extrême gauche ou les milieux acquis à la théologie de la libération. Ces influences ont notamment contribué au changement d'échelle des revendications de certaines organisations, du local au régional voire au national par ailleurs, si des organisations ont privilégié la négociation, d'autres ont opté pour des stratégies dures. D'opérations d'occupations de terre à la construction d'un mouvement de guérilla, le glissement vers la lutte armée s'est opéré au gré des rencontres avec des activistes d'extrême gauche.

La « colonisation de la forét Lacandone ». Cette poussée vers les basses terres a commencé au milieu des années 50. Afin de repousser le problème de la terre, les Indiens (quand ils n'en avaient pas pris l'initiative) ont été incités à migrer vers l'est, à coloniser les terres tropicales dela forêt Lacandone. Cette région va ainsi servir de soupape de sécurité ,. Cette migration est un exutoire pour ceux qui ont été expulsés par des éleveurs ou soumis à la répression des années 70. Le milieu naturelne fut pas alors la seule difficulté rencontrée : les conflits pour la terre ses sont multipliés et les nouveaux colons ses sont heurtés à des problèmes de légalisation de leur installation (d'autant plus que des réserves naturelles ont ultérieurement été délimitées). D'autres conflits ont surgi avec les éleveurs ou les grands exploitants forestiers, entre communautés... Les familles doivent souvent changer d'implantation. Les promesses d'infrastructures ont été vite déçues. Le brassage des populations migrantes a transformé le paysage des communautés qui ont perdu des réflexes de repli : cette mutation a favorisé la remise en cause des autorités traditionnelles par les catéchistes ou les militants d'extrême gauche (arrivés dans la forêt dès la fin des années 60) et 1'affirmation de 1'action sociale. En 1986, une Commission nationale pour la protection et le développement de la selva Lacandona a été créée par le gouvernement : elle constatait déjà la permanence des processus d'appropriation de terres par I'oligarchie,1'absence de véritable politique globale de développement et lacorruption ou 1'incompétence des agents censés la mettre en oeuvre...

Le rõle central de I'Eglise. Elle est suspectée d'avoir apporté un soutien actif,voire d'avoir joué un rôle moteur dans le soulèvement zapatiste. En juin 1995, Mexico a d'ailleurs expulsé trois prêtres étrangers (espagnol, argentin et américain) du Chiapas pour incitation à la violence , tout en précisant que 1'évêque de San Cristobal, Mgr Ruiz n'avait rien à voir dans ces activités illégales. Ce dernier est une figure centrale du Chiapas, ce qui lui a valu de s'imposer comme médiateur entre les autorités et le gouvernement. II est certain que les réseaux catéchistes ont été utilisés par les « révolutionnaires » pour pénétrer les communautés indiennes de la forêt. Mg Ruiz leur a d'ailleurs reproché d'avoir instrumentalisé les catéchistes. Mais à ceux qui reprochent à 1'Église d'être derrière I'EZLN, de nombreux prêtres répondent qu'elle est au contraire devant, ayant engagé la lutte pour les Indiens depuis longtemps déjà. La compétition avec les églises protestantes est vive. Elles sont en effet nombreuses (plus d'une centaine) et en forte progression au Chiapas comme dans le reste du Mexique. La concurrence qui règne entre elles se traduit par des antagonismes entre ou au sein des communautés. Elles savent cependant se retrouver pour affronter 1'Église catholique. Elles sont souvent considérées comme un soutien aux caciques locaux et un frein aux revendications socio-politiques des Indiens. Cette appréciacion reste à nuancer. Qu'ils soient tournés vers le catholicisme ou le protestantisme, les processus de conversion sont souvent à replacer dans une logique de remise en cause des potentats traditionnels.

L'INSURRECTION NÉO-ZAPATISTE

La dégradation du début des années 90. Dans un contexte national d'essoufflement, voire de remise en cause de la réforme agraire, la situation au Chiapas se détériore. Les « beaux temps » de la conquête de la forêt sont terminés. Les tensions s'exacerbent sous la combinaison de divers facteurs : baisse des cours du café et du rendement du maïs, interdiction de couper le bois pour protéger la forêt, érosion des sols, concurrence de la main-d'oeuvre représentée par les réfugiés guatémaltèques, forte pression démographique (migrations et fort taux de natalité), donc pression sur la terre...En février 1992, la réforme de 1'article 27 de la Constitution, qui met de facto fin à la réforme agraire, catalyse les angoisses et les mécontentements. Cette mesure est le déclic qui précipite la décision de passer à la lutte armée chez les communautés.En 1992 et en 1993, des rumeurs de formation de groupes de guérillas circulent,notamment dans le Guerrero et le Chiapas.En avril 1992, est ainsi fait état de la constitution d'un groupe de paysans armés au Chiapas. Aux mois de mai et juin 1993, après deux affrontements qui se sont soldés par la mort de soldats, 1'armée mexicaine engage plus d'un millier d'hommes au Chiapas dans une opération contre de supposés guérilleros ou trafiquants de drogue.En octobre 1993, un jésuite avertit que des guérilleros parcourent le Chiapas depuis huit ans. Ces signes avant-coureurs ne sont cependant pas vraiment pris au sérieux, mais volontiers mis sur le compte de la violence endémique qui sévit dans la région.Périodiquement, elle se manifeste sous la forme d'invasions de terres ou d'occupations de bâtiments officiels sévèrement réprimées, d'arrestations ou d'assassinats de leaders paysans et de 1'opposition (le PRD a ainsi payé un lourd tribut)... Au cours des derniers mois, les affrontements entre membres d'organisations paysannes et grands propriétaires se sont multipliés et les leaders de la marche Xi'Nich ont été emprisonnés. Le glissement vers la lutte armée se poursuit de manière inexorable.

La guérilla la plus fugace du monde. L'épisode de confrontation armée proprement dit est en effet d'une exceptionnelle brièveté. Le le janvier 1994 est choisi symboliquement pour le déclenchement de 1'insurrection. C'est en effet ce jour-là que doit entrer en vigueur 1'Accord de libre échange nord-américain (Alena). Les zapatistes, dirigés par le bientôt célèbre sous-commandant Marcos, prennent le contrôle de quelques agglomérations, dans une démarche plus médiatique que militaire. En faít, conscients de leur infériorité militaire, les rebelles ont préparé leur repli dès leur coup de force opéré. Lesaffrontements entre 1'EZLN et 1'armée gouvernementale Font 159 morts selon la Commission nationale des droits de 1'homme (officielle) et 400 selon des sources indépendantes (ecclésiastiques ou organisations de défense des droits de 1'homme). Même s'il est difficile de les quantifier, les violations des droits de 1'homme de la part de1'armée, mal préparée à ce type de mission, sont patentes, notamment à Ocosingo.Les populations métis, excédées de cette insécurité, appellent à une répression dure du soulèvement indien. Certains peuvent d'ailleurs prétendre au statut de victimes car à l'ombre des grands propriétaires, vit tant bien que mal toute une population de petits propriétaires au train de vie modeste. Commerçants et éleveurs se regroupent dans un Front d'opposition aux déstabilisateurs. Par cette stratégie d'occupation urbaine, les zapatistes ont pu s'offrir la tribune nécessaire à la diffusion de leurs revendications.

Des armes à la négociation. Un cessez-le-feu est décrété le 12 janvier par le pouvoir et les hostilités cessent des deux côtés. A Mexico, des dizaines de milliers de personnes manifestent leur hostilité au pouvoir et leur soutien aux néo-zapatistes. Le pouvoir fait des concessions : vote d'une loi d'amnistie, nomination d'un PRiste progressiste, Manuel Camacho, comme commissaire spécial pour la paix , acceptation de la médiation de Mgr Ruiz (bête noire du régime), limogeage du ministre de l'Intérieur (Patrocinio Gonzales, ancien gouverneur du Chiapas), destitution du gouverneur en place... Le médiateur officiel reconnaît également 1'EZLN comme une force politique en formation ,1'incitant à abandonner la lutte armée pour le combat démocratique. L’armée se contente alors d'organiser un blocus de la forêt-sanctuaire des zapatistes, en incitant les populations à quitter des zones sous divers prétextes. Relais de 1'action militaire zapatiste, les opérations d'occupations de terre se multiplient cependant, provoquant de violents affrontements entre paysans et milices des grands propriétaires. Les craintes d'une propagation de la contestation à d'autres régions du Mexique sont vives. Ces préoccupations concernent tout particulièrement les États où vivent les populations les plus démunies ou les plus organisées (Guerrero, Oaxaca, Tabasco, Michoacan...). Des manifestations de soutien et des poussées revendicatives se produisent en divers points du pays et jusque dans la capitale. Des attentats ont d'ailleurs été perpétrés à Mexico, mais 1'EZLN affirme être étrangère à ces actions : de fait, ils ont été revendiqués par le Procup-PDLP (qui avait déjà fait parler de lui en 1990), un groupe d'extrême gauche affìrmant agir par solidarité avec les zapatistes. Le pouvoir ne peut se contenter de privilégier un règlement militaire de la crise qui le discréditerait vis-à-vis de la communauté internationale. Le Dialogue pour la paix et la réconciliation , commence le 21 février dans la cathédrale de San Cristobal, une semaine après la libération de 1'ex-gouverneur du Chiapas, le général Absalón Castellanos Dominguez, demandée en préalable par le gouvernement. Mais 1'optimisme suscité par les « Journées por la paix et la réconciliation » va vite se dissoudre dans la détérioration du climat politique ( assassinat du candidat du PRI à la présidence) et le raidissement des partis en présence.

La « Convention nationale démocratique ». Le 12 juin 1994, après une phase de consultation des communautés par l’EZLN, une Seconde déclarartion de la for^et Lacandone repousse le plan de paix gouvernemental (97,88 % pour le rejet), estimant que les commissions et les projets de loi proposés par le gouvernement ne sont que des manœuvres dilatoires. Militairement parlant, le cessez-le-feu n’est pas rompu mais la guérilla zapatiste est toujours ceinturée par quelques 20 000 hommes de l’armée fédérale. Les zapatistes entendent alors jouer la carte de la mobilisation de la société civile et de toutes les forces de gauche dans la perspective des élections d’août 1994. Cinq jours plus tard, Manuel Camacho, le commissaire pour la paix, critiqué par le candidat du PRI à la présidentielle, démissionne.Afin de lancer leur croisade contre l’Etat-PRI, les zapatistes convoquent une « Convention nationale démocratique » (CND) dans leur zone libérée. La Convention se réunit début août au Chiapas avec le but de rassembler les forces de gauche dans la perspective des élections (pour démontrer son respect de la volonté de la société civile, l’EZLN a décidé que seuls 20 de ses délégués auraient le droit de voter lors de cette assemblée). Elle aboutit à la formulation d’un certain nombre de demandes (gouvernement de transition, séparation du PRI et de l’Etat, formation d’un congrès constituant…) mais reste prudente sur les elections. En effet, elle n’appelle pas au boycott et, tout en incitant à voter contre le PRI, ne se prononce pas explicitement pour un candidat comme celui du PRD (opposition de gauche). La Convention a souffert de I'hétérogénéitédes organisations présentes et de I'absence de personnalités ou d'intellectuels comme Carlos Fuentes qui ont décliné 1'invitation au dernier moment, vraisemblablement par peur de prises de position radicales. Et même si des membres du PRD étaient présents, le parti s'est déclaré non lié par les décisions de la Convention. En août 1994, malgré les spasmes qui le secouent, le PRI remporte les élections dans une atmosphère lourde : une ébullition de groupes d'activistes dans tout le pays fait prédire aux plus pessimistes de nouveaux « Chiapas » , voire un embrasement généralisé. La presse évoque des groupes armés aperçus dans 1'Oaxaca (qui a le plus fort pourcentage d'indigènes du Mexique et de gros problèmes de terres), le Guerrero, le Chihuahua, le Puebla ou la région tropicale de la Huasteca, aux confins des États de Veracruz et d'Hidalgo. Marcos prédit que le pays risque d'être confronté non pas à une guerre entre deux armées mais à une guerre entre de « nombreuses armées ». La fiabilité de ces observations est diffìcile à estimer, tant les fantasmes se mêlent aux faits tangibles. Des groupes armés peuvent d'ailleurs exister ou tenter de s'affìrmer, sans disposer pour autant de réelles capacités militaires. Ces éléments renforcent en tout cas la thèse d'une direction nationale de I'EZLN qui se trouverait ailleurs que dans la forêt Lacandone. Les zapatistes (et le PRD) contestennt les résultats des élections au Chiapas. A la mi-septembre,1'EZLN, dénonçant un renforcement du dispositif de1'armée, se met en "alerte rouge ".

La rupture zapatiste. En octobre 1994, les zapatistes rompent le dialogue, en rejetant la responsabilité sur 1'armée. En décembre 1994,1'ELN avertit que I'intronisation du gouverneur du Chìapas élu - frauduleusement selon elle - en août, Eduardo Robledo, sera considérée comme un acte de guerre. Les zapatistes reconnaissent comme vainqueur Amado Avendano opposant soutenu par le PRD (Parti révolutionnaire démocratique), qui est proclamé gouverneur tandis que 1'EZLN annonce une reprise des opérations et occupe un certain nombre de municipes libres et rebelles . Le « contre-gouvernement » de1'État est installé à San Cristobal dans les locaux de 1'Institut national indigéniste (INI) tandis que le gouverneur offìciel siège dans la capitale du Chiapas, Tuxtla. L'armée répond en reprenant les agglomérations occupées et en déployant 60 000 hommes. Les affrontements directs entre les deux parties sont cependant soigneusement évités. Des deux côtés, le gain politique est privilégié et les mouvements militaires tiennent plus de la gesticulation que de 1'opération de guerre. Marcos fait une fois de plus preuve de son sens médiatique : le blocage d'axes routiers et 1'occupation éphémère de municipalités replace le mouvement au coeur de1'actualité. Parallèlement à sa réponse musclée, le gouvernement fait des concessions en s'engageant à distribuer une partie des terres détenues illégalement par les grands propriétaires et en reconnaissant comme instance de dialogue la Commission nationale de médiation (Conai) créée et présidée par Mgr Ruiz, qui avait entamé une grève de la faim pour convaincre les parties de reprendre les négociations. Sous les auspices de cette dernière, le ministre de 1'Intérieur et le sous-commandant Marcos se rencontrent et un accord intervient le 15 janvier 1995 : I'EZLN annonce un cessez-le-feu unilatéral et I'armée fédérale se retire des zones récemment investies, tout en parachevant son verrouillage périphérique de la région. I.es négociations piétinent cependant. I.e ler janvier,1'EZLN a émis sa Troisième déclaration de la forêt Lacandone : pour partir à I'assaut de la forteresse de 1'État-PRI, elle tente de mobiliser toutes les forces d'opposition politique et sociale dans un large front, le Mouvement pour la libération nationale (MLN), nouvelle tentative après la peu convaincante Convention nationale démocratique. L’EZLN recherche d'évidence une politisation de son mouvement mais le PRD et son leader N. Cárdenas conservent une certaine prudence par rapport à ces perspectives de regroupement.

Le raidissement du gouvernement. Le 9 février 1995, alors qu'il exhortait quelques jours auparavant à une accélération du dialogue, le président Zedillo annonce l'arrestation de dirigeants zapatistes et le lancement de mandats d'arrêt contre Marcos et ses principaux lieutenants pour « sédition, mutinerie, rébellion, conspiration, terrorisme, port d'armes... » . Est invoquée la découverte de caches d'armes zapatistes à Mexico et dans 1'État de Veracruz. Un proche de M Ruiz, M. Santiago y Santiago, est également arrêté. La dimension indienne de 1'insurrection est niée : les chefs du mouvement ne sont « ni populaires, ni indigènes, ni chiapanèques » . L’ identité de Marcos est alors révélée (malgré ses dénégations) : il s'agirait de Rafael Sebastian Guillen. L’objectif de ces révélations est d'évidence de démystifier le chef zapatiste. Officiellement, afinde procéder à ces arrestations, 1'armée a lancé une offensive d'envergure devant laquelle 1'EZLN se retire sans combattre. Une grande partie des territoires sous contrôle zapatiste, y compris le QG de Guadalupe-Tepeyac et les bases de soutien, sont ainsi repris. Signal de bonne volonté gouvernementale cependant, le gouverneur contesté, Eduardo Robledo, démissionne « pour onze mois » , sans pour autant que le « contre-gouverneur » soit reconnu : il est remplacé par un économiste membre du PRI et nommé par le pouvoir, Julio Fierro. Le pouvoir, en parlant d'une amnistie pour les zapatistes qui déposeront les armes et d'arrestation pour les chefs, poursuit manifestement sa tentative de dissocier la direction du mouvement de sa base indienne.

Vers la fin du cauchemar ? En décembre 1994, Marcos accueillait le président Zedillo avec cette cruelle apostrophe : Bienvenue dans le cauchemar ! De fait, le nouveau président hérite d'un système en pleine déconfiture. Vis-à-vis du Chiapas, il a jusqu'à présent procédé relativement habilement. Le 9 mars 1995, il a remporté un indéniable succès avec 1'adoption par le Congrès mexicain de la Loi pour le dialogue et la paix dans le Chiapas. Dans le même temps, il ne cédait pas sur I'exigence zapatiste de retrait des forces armées de la zone de conflit tout en faisant un geste : levée des postes de contrôle et stationnement des troupes hors des villages. Des mesures qui devraient permettre un retour des popula tions qui avaient abandonné ces localités. L'armée a également reçu pour consigne de se porter sur le terrain social (campagnes de santé publique...). Les ordres de capture des dirigeants zapatistes ont été annulés. La Commission de concorde et de pacification a été constituée. En liaison avec la Conai, elle a préparé les bases du dialogue entre le gouvernement et 1'EZLN (qui connaîtrait des tensions internes, entre partisans ou adversaires du compromis) qui s'est ouvert en avril 1995 au Chiapas et non à Mexico comme le voulait I'EZLN. Les premières discussions ont été décevantes, le gouvernement continuant à demander aux insurgés de déposer les armes et de se transformer en parti politique, 1'EZLN exigeant pour sa part le retrait de1'armée. En mai 1995, un accord minimum , sur la détente militaire a cependant été conclu. Fin août 1995, les zapatistes ont organisé un référendum à 1'échelle nationale. Cette consultation sans précédent a constitué en elle-même un succès : elle s'est passée sans heurts et, avec une logistique artisanale, a mobilisé plus d'un million de Mexicains. II s'agissait de répondre à six questions, portant notamment sur la légitimité des revendications de I'EZLN et la transformation de la guérilla en force politique. Sur ce dernier point, les participants ont répondu - à une faible majorité - par 1'affirmative. Fin septembre 1995, après neuf mois d'absence sur la scène publique, Marcos est réapparu pour appeler à un « dialogue avec la société civile » et à une réforme de 1'État. I1 a prôné la création d'une nouvelle force politique indépendante sur la base de 1'EZLN ainsi que la constitution d'un front national d'opposition, avec d'autres partis et mouvements sociaux ou politiques. Le nouveau Front zapatiste de libération nationale (FZLN) a été créé début janvier 1996, par la Quatrième déclaration de la forêt Lacandone. Cette « nouvelle organisation civile et pacifique, indépendante et démocratique » destinée aux « sans-partis » concrétise l'ambition déjà affichée des dirigeants zapatistes de mobiliser de larges pans de la société civile mexicaine, afin d'asseoir un mouvement d'ampleur nationale. C'est dans cet esprit que 1'EZLN a prévu d'organiser début août 1996 la première rencontre intercontinentale contre le néo-libéralisme au Chiapas. Selon le sous-commandant Marcos, il s'agit de lutter contre le crime historique de la concentration des privilèges, des richesses et des impunités, démocratie de la misère et du désespoir ". Derrière la logorrhée zapatiste se retrouve un credo anti-libéral qui trouve de plus en plus d'écho au Mexique, auprès de populations échaudées par les difficultés d'application du traité de libre-échange et par les tensions avec le pays symbole du libéralisme, les États-Unis. I.e dialogue entre le gouvernement et l'EZLN a fini par aborder les problèmes concrets relatifs à la condition indigène. Un premier accord a été conclu à San Andres le16 février 1996, sur la culture et les droits indigènes. II reconnaît une certaine forme d'autonomie en faveur des populations autochtones. Mais le principe de libre détermination est très restrictif, car il s'inscrit dans le cadre des institutions juridiques et politiques de la nation : la création de régions autonomes n'est pas encore à 1'ordre du jour. II s'agit donc d'un accord minimum, d'un catalogue de bonnes intentions alors ques les points les plus delicats restent à aborder, notamment la question de la terre. Des négociations laborieuses vont donc se poursuivre, émaillées régulièrement par des regains de tension comme en octobre 1995 et en mai 1996, lorsque des dirigeants zapatistes présumés ont été arrêtés et condamnés . Pour le moment, les zapatistes ne se semblent pas résolus à remonter avec leurs sacs, leurs morts et leur histoire dans la montagne sans de substantielles garanties de prise en compte de leurs demandes. Marcos doit cependant prendre garde à ne pas camper sur des positions maximalistes, auxquelles n'adhèrent pas en bloc les popu lations du Chiapas. Par ailleurs, 1'opinion publique a déjà montré des signes de lassitude devant sa gesticulation. Le pouvoir mexicain va vraisemblablement poursuivre sa stratégie de containment (endiguement) en refusant d'aborder d'autres problèmes économiques et sociaux. Peut-être payante à court terme, cette politique pourrait s'avérer dangereuse si elle avait pour effet d'occulter des tensions plus profondes.Le conflit du Chiapas ressemble en effet à un infarctus national qui ne serait que le symptôme d'un épuisement général du système. I1 a servi de révélateur de tous les dysfonctionnements du pays et rappelé au candidat à 1'entrée dans le premier monde que le tiers monde n'était pas loin. La dévaluation du peso et la crise financière et économique sans précédent qui ont suivi aainsi que la multiplication de graves affaires politico-criminelles ont achevé de provoquer une véritable commotion au sein de la société mexicaine. Ces dernières affaires ont eu le mérite d'ouvrir une brèche dans 1'impunité cotale donc bénéficiait le parti au pouvoir depuis soixante-sept ans. Tout comme I'insurrection zapatiste a eu pour effet une contagion de ses demandes de démocratisation de la vie politique, reprises par de nombreux secteurs de la société civile. En avril 1994,1'écrivain Carlos Fuentes résumait les affres mexicaines : Le Mexique souffre par ses deux extrémités : le Chiapas et Tijuana (la ville proche de la frontière avec les États-Unis où a été assassiné le candidat du PRI à la présidence). Un constat qui impose une remise en cause globale du système.

UNE GUÉRILLA DE NOUVELLE GÉNÉRATION ?

Un point est acquis : on ne peut décemment voir dans 1'insurrection zapatiste la main de Moscou ou de Cuba, qui ont bien d'autres préoccupations... Sans disserter sur le qualificatif de première « guérilla post-moderne » , appliqué à 1'EZLN, on peut relever les spécificités indéniables de cette rébellion de 1'après-guerre froide. Par ses objectifs, son discours et ses modes d'action,1'Armée zapatiste de libération nationale se singularise des modèles de guérilla précédents, se présentant plus comme un mouvement de « réformisme armé » que de « lutte armée » :

Une longue maturation. L'insurrection zapatisce, ne peut être assimilée à un soulèvement populaire spontané. Elle a été préparée de longue date, notamment par ces militants acculés de la gauche mexicaine. Elle plonge ses racines dans un mouvement syndical qui s'est particulièrement développé ces vingt dernières années. I1n'en reste pas moins que certaines organisations, comme 1'Aric-Unión de uniones, se sont opposées majoritairement au passage à la lutte armée, sans pour autant trahir le projet zapatiste. Les militants de la gauche mexicaine « sanctuarisés » au Chiapas ont conduit un long travail de préparation des communautés et la formation de cellules de sympathisants. Cette pénétration a été fa vorisée par le maillage des réseaux de catéchistes acquis à une « théologie des Indiens » , version locale de la théologie de la libération. Les séances de formation militaire ont peu à peu accompagné la formation politique. L'éducacion politique s'est cependant faite dans les deux sens, les militants d'extrême gauche s'indianisant et s'éloignant peu à peu de leur sectarisme. Cette longue gestation de I'EZLN suggère que les autorités mexicaines savaient que des armes se fourbissaient dans les confins du Chiapas. La menace a cependant vraisemblablement été sous-estimée et sa divulgation différée pour des raisons de respectabilité internationale (entrée en vigueur de 1'Alena...).

Un mouvement de « réformisme armé » . Le soulèvement zapatiste ne vise pas à une prise du pouvoir (contrairement à la guérilla guacémaltèque), mais à changer les rapports de force au sein de la société mexicaine. Les opérations militaires, au demeurant très circonscrites dans le temps et 1'espace, n'ont pas pour finalité de renverser militairement le régime. Plus que d'une lutte armée, il s'agirait donc d'un concept nouveau : le « réformisme armé » . S’il demande la démission du président, c’est au nom d'une remise en cause de 1'accapparement frauduleux du pouvoir, pour créer un nouvel espace démocratique, 1'anti-chambre du nouveau Mexique , dans laquelle le futur paysage politique se dessinera. LEZLN n'a pas (jusqu'à présent) de théorie politique préfabriquée à imposer. Elle brandit des principes portés par des slogans et des images à forte portée émotionnelle. Les jeunes guérilleros zapatistes apparaissent plus mus par « 1'idéologie du désespoir » que par un idéal flamboyant. Un sentiment résumé par le « Basta! » (Cela suffìt!) de la première déclaration offìcielle de 1'EZLN le ler janvier. La portée du message zapatiste doit beaucoup à un adroit agencement entre revendications de diverses natures : éthiques, ethniques, sociales et politiques.

« La mexicanité » de I'EZLN. Son modèle révolutionnaire s'inscrit profondément dans la culture mexicaine : L'utilisation constante de paradoxes (la guerre pour la paix ; la mort pour une vie digne, la clandestinité en même temps que la médiatisation intense ;1'isolement et la théatralisation de leur présence dans des rituels dignes des grandes cérémonies pré colombiennes) fait de I'EZLN une organisation de guérilleros différente de celles que nous avons connues jusqu'à présent. Par ailleurs, la dimension nationaliste du mouvement est symboliquement affichée par le choix du drapeau mexicain comme emblème du mouvement. II ne s'agit donc pas d’un quelconque séparatisme, les nouveaux rebeIles se plaçant dans la continuité des zapatistes de la révolution. Leurs demandes, avant d'avoir une dimension ethnique, ont d'ailleurs une dimension nationale comme celles d'une réforme de la loi électorale, de la convocation d'une assemblée constituante ou de la remise en cause du traité de libre-échange.

Base indienne et direction ladina. Ce premier constat de mexicanité en appelle un autre : la « non-indianité » de la direction du mouvement. S'ils apparaissent beaucoup plus " connectés " à leur base indienne que beaucoup de leaders guatémaltèques, un cerrain nombre de commandants zapatistes (huit peut-être) n'en demeurent pas moins des métis ou des blancs. Il s'agit vraisemblablement pour partie de militants du « 68 mexicain » qui se sont repliés sur le Chiapas à la suite de la répression (notamment des maoïstes de groupes comme Ligne prolétaire). Les revendications de portée nationale d'un groupe régional viennent conforter cette thèse. Les objectifs de I'EZLN dépassent en effet largement les problèmes aigus du Chiapas. De manière directe ou indirecte, ce sont tous les problèmes de la société mexicaine qui sont soulevés par le conflit.Au-delà de 1'amélioration des conditions de vie des Indiens, c'est la réforme de la vie politique du pays qui est visée. Cette dimension, comme la phraséologie révolutionnaire perceptible dans certains discours de l'EZLN est invoquée par les tenants de la thèse d'une rébellion téléguidée par des acteurs de la gauche mexicaine. Lors dela révélation de I'identité de Marcos, le président Zedillo a déclaré que la direction zapatiste n'était « ni populaire, ni indigène, ni du Chiapas » .

Des troupes bien « tenues ».L’EZLN s'est montrée beaucoup mieux préparée que les mouvements apparus vingt ans plus tôt dans le Guerrero. L’encadrement fait preuve d'un professionnalisme et d'une efficacité indéniables et les troupes zapatistes d'une discipline incontestable. I1 ne s'agit pas de conclure, comme certains I'ont vite fait à Mexico, que le mouvement est téléguidé, les Indiens étant par essence incapables de s'organiser efficacement. Mais la lutte armée, comme tout autre « métier » de s'improvise pas. Ce qui laisse penser à une maîtrise militaire apportée de 1'extérieur, sans pour autant conclure à une guérilla manipulée par des « professionnels de la violence » mexicains mais aussi étrangers, comme 1'a fait le gouvernement dans un premier temps (avant de lui reconnaître un statut de « force politique en formation » et une dimension « fondamentalement mexicaine » par la voix de Manuel Camacho). Cette mâîtrise militaire peut provenir de trois sources : anciens guérilleros mexicains des groupes décimés dans les années 70, insurgés guatémaltèques ayant servi dans 1'URNG présents parmi les populations réfugiées au Chiapas et combattants mexicains des conflits centre-américains (pour les révolutionnaires mexicains, réprimés dans leur propre pays, 1'Amérique centrale a pu servir de champ d'entraînement rêvé).

Le soutien populaire à 1'EZLN est évident et la grille de lecture guatémaltèque - populations civiles prises entre les feux de la répression et de la guérilla – ne peut s'appliquer ici. Par la base de recrutement qu'elles ont offertes à 1'EZLN et leur adhésion à des revendications qu'elles ne pouvaient que soutenir, la plupart des communautés indiennes ont apporté leur soutien (plus ou moins actif) au mouvement. Par ailleurs, la plupart des mouvements d'opposition ont soutenu, avec des nuances, le soulèvement et fait leurs les revendications des zapatistes. L'EZLN a ainsi amené les deux principaux partis d'opposition (de gauche et de droite) à prendre en compte une dimension indienne qui ne les obnubilait pas jusqu'à présent. Ce soutien reste cependant à nuancer. Le mois de janvier 1994 n'a pas vu de soulèvement massif autour de 1'EZLN. Et la connivence d'une large partie de la population n'exclut pas des adhésions forcées au projet zapatiste. Tout comme le sentiment de revendication communautaire n'est pas incompatible avec le réveil de conflits intracommunautaires (entre autorités traditionnelles et secteurs modernistes contestant leur autorité, entre notables indiens et travailleurs journaliers), de problèmes de terres, de conflits « religieux » ou de génération. Le climat insurrectionnel a favorisé les résurgences de vieilles querelles de tous ordres. Par ailleurs, malgré les déclarations optimistes de Marcos sur le potentiel et la volonté intacts de 1'EZLN, une érosion des motivations, des effectifs et de la base sociale de la guérilla semblaient nettement perceptibles. Des paysans de plus en plus nombreux se disaient trompés par les dirigeants de la guérilla ou tout simplement déçus par 1'absence de résultats de la lutte.

Le refus de la logique militaire. Le combat est justifié par le fait que les Indiens meurent depuis longtemps, victimes de la répression ou de la malnutrition ou du choléra. Le discours se rapproche de la tradition chrétienne de la « guerre juste ». Mais la direction du mouvement prétend rejeter le militarisme, voire le culte de la mort, développé au sein de nombreuses guérillas latino-américaines (le cas le plus extrême étant le Sentier lumineux péruvien). Le sous-commandant Marcos 1'a lui-même exprimé : « Nous voyons les luttes armées non pas dans le sens classique des guérillas antérieures, c'est-à-dire la lutte armée comme unique voie et seule vérité toute-puissante autour de laquelle tout s'organise {...}.Ce qui est décisif dans une guerre, ce n'est pas1'affrontement militaire mais la politique qui est en jeu dans cet affrontement ».

Une clairvoyance tactique.La guérilla zapatiste se distingue encore des « guérillas classiques » par 1'originalité de sa préparation : elle s'est construite pour réaliser d'emblée une action d'envergure et non suivant un processus de croissance autour d'un noyau initial réalisant de petits coups de main. Quand elle est passée à l’action, 1'EZLN a intelligemment choisises modalités d'engagement et ses objectifs : 1'occupation d'agglomérations répondait à des objectifs politico-médiatiques. Selon le sous-commandant Marcos, 1'objectif était de contrer préventivement I'inévitable riposte du pouvoir, à savoir le rejet des insurgés dans la sphère du grand banditisme. Or, une organisation à la solde des narcotrafiquants aurait eu tout intérêt à entretenir 1'insécurité dans les campagnes pour sanctuariser ses trafics mais aucun avantage à s'emparer de localités. L'EZLN a également veillé à maintenir le conflit sous un certain niveau de violence. Elle a pris garde d'épargner les populations civiles et ne s'est livrée - sauf sporadiquement - à des actes de violence tels que jugements sommaires et exécutions rapides. De tels actes avaient pourtant été monnaie courante durant la grande révolution mexicaine . Les zapatistes ont épargné 1'ex-gouverneur du Chiapas ou des policiers faits prisonniers. Cela étant, des bavures lors d'occupations de terre ou sur des barrages tenus par des guérilleros (exigence sous la contrainte de 1'impôt de guerre) ont été relevées.

Un contexte de violence multiforme. A côté des mouvements et contre-mouvements des forces en présence (EZLN et armée fédérale), des incidents meurtriers émaillent régulièrement les tentatives d'occupation ou de récupération de terres. Les paysans et militants des organisations syndicales rurales se heurtent aux pistoleros des gardes blanches à la solde des grands propriétaires. Ceux-ci, désireux de récupérer les terres occupées, formalisent parfois leur résistance en annonçant la formation de mouvements comme la « Troisième Armée » , le « Front civique contre les déstabilisateurs » , le « Front citoyen pour la défense de la dignité de San Cristobal » ou le « Front Tiburcio Fernandez » . Certains de ces groupes manifestent un racisme anti-indien virulent. A Mexico, un « Front anticommuniste mexicain » , aux désuets relents de guerre froide, a menacé les journaux offrant une tribune aux zapatistes. Des tracts signés par les « Escadrons pour la défense de la foi catholique et la paix au Mexique » ont également menacé 1'ensemble des jésuites du pays, considérés comme subversifs. Autant de dérapages qui font craindre un pourrissement d'un conflit en voie de morcellement.

Extrait de « Mondes rebelles » tome 1 Amériques Afrique

Jean-Marc Balencie et Arnaud de La Grange Editions Michalon 1996

 

MEXIQUE:

Superficie : 1 967 183 km²

Population : 91 millions (à plus de 70 % urbaine)

Composition ethnique : métis (82,5 % ), Blancs (10 %), Indiens (7,5 %)

Fédération de 31 États, un district fédéral englobant la capitale Mexico

État du Chiapas : 75 634 km² (dont 15 000 km de forêt tropicale) 3,2 millions d'habitants, dont 26 % d'Indiens