LA VIE À LA MARQUESA

 

" Nous passons notre vie à faire des tortillas. "

L’ejido de La Marquesa n'est pas électrifié, ni équipé de système de drainage ou d'eau courante. De plus, aucun médecin ni instituteur n'y travaillent. Par ailleurs, le courrier et les journaux ne font pas partie de ce monde reculé : la marginalisation de la communauté est totale.

L'organisation sociale traditionnelle se base sur une division sexuelle du travail très nette qui nécessite une importante abnégation de la femme, comme le montre le récit de la quotidienneté laborieuse d'Irma et des travaux masculins.

Chaque matin, Irma se lève la première. Sans bruit, elle quitte la couche conjugale, enfile son jupon et son éternelle petite robe bleue ; elle n'a ni pull ni chaussures qui lui fassent oublier la fraîcheur nocturne. En prenant garde de ne pas marcher sur ses enfants qui rêvent à même le sol, elle quitte la petite chambre familiale pour la cuisine, autre cabane en rondins de bois, dont elle est la maîtresse. Aidée par la puissante lune chiapanèque, elle cherche et allume un bâtonnet d'ocote, puis sa lampe à pétrole. L'ocote est un bois si résineux qu'il s'enflamme très facilement. Ses ancêtres l'ont toujours utilisé. Quant à la lampe à pétrole, elle n'a qu'un an : les ouvriers qui construisaient la piste ont laissé un bidon de fuel à la communauté. Alors, chaque famille a utilisé les vieux bocaux qu'ils avaient conservés pour le cas où, et ont sacrifié des bouts de vêtement de coton pour élaborer les mèches de ces toutes nouvelles lampes. Quel confort... les bougies sont si chères !

Auréolée de lumière, Irma nettoie sa table de cuisson avant de rendre vie au feu, dont les dernières braises ne s'éteindront qu'à la nuit. La table se constitue d'un coffrage en bois rempli de terre : pour la nettoyer et surtout la lisser, elle y jette un peu d'eau qu'elle incorpore du plat de sa main à la couche superficielle de terre séchée mêlée de cendres. Malgré ses efforts quotidiens, elle ne peut remodeler cette vieille masse de terre ravinée ; dans les autres cuisines, la table est plus jolie et plus pratique parce qu'à hauteur de hanches... Quand Manuel se décidera-t-il à en construire une autre ?

Irma compose et enflamme ensuite son foyer, cœur de la cuisine, compagnon de sa vie, et cause de sa faible toux. Elle met alors à bouillir le nixtamal, maïs qu'elle a égrené et lavé la veille. Elle profite du temps de cuisson pour aller remplir quelques bidons d'eau à la source située à quelque deux cents mètres de là.

La communauté a installé quelques robinets dans le village, luxe dont ne dispose pas Irma – "car ma maison est trop éloignée du centre ", avait-elle répondu à mon sentiment d'injustice.

Le maïs étant cuit, elle le moud avec un petit moulin à manivelle pour obtenir la pâte qui, ajoutée à de l'eau, constituera le pozol. Elle moud ensuite une deuxième fois la pâte destinée à l'élaboration des tortillas. De cette pâte très fine, elle forme des petites boules entre ses mains qu'elle aplatit une par une grâce à sa presse manuelle. Chaque crêpe ainsi obtenue est cuite sur une plaque en fer, le comal. Elle doit faire une dizaine de tortillas par personne, soit une soixantaine.

Avant de réveiller son époux, reste à préparer le café, si peu dosé qu'il n'en porte que le nom. Quand le grain vient à manquer, elle prépare du pinole : mais grillé sur le comal puis moulu et infusé.

Selon les saisons, il est entre cinq et six heures trente. L'aube renaît ; Irma réveille Manuel.

Quand il entre dans la cuisine, son petit déjeuner est servi, et le sac qu'il amènera à la milpa, garni d'une portion de pozol et d'un bol, est prêt.

Son devoir nourricier accompli avec son époux, Irma réveille les enfants et habille Amparo qui n'est pas encore indépendante. Quand, chargée de son gros bébé de quatre ans, elle réintègre la cuisine, tous attendent fermement assis que la nourriture se présente à eux.

Elle ? elle grignote debout, furtivement, attentive à chaque demande de service supplémentaire. À table, Rita taquine souvent Amparo. Elle est jalouse car elle, qui a déjà six ans, doit s'assumer, aller à l'école, et bientôt aider sa mère aux tâches domestiques. Alors, elle boit le café d'Amparo ou lui arrache des mains sa tortilla. Pour ne pas se laisser envahir par les pleurs de sa fille, Irma lui tend son sein. Dans d'autres familles, Amparo serait moins gâtée par sa mère et ne jouirait plus de son sein. Seulement, Irma a perdu quatre des neuf enfants qu'elle a mis au monde, et l'un d'eux a déjà fondé une autre famille. Irma ne s'occupe donc plus que de quatre enfants alors que les femmes de son âge en ont en moyenne dix à leur charge. Tristement, elle m'a déclaré que sa famille n'était pas, "complète" et qu'elle ne menstruait malheureusement plus. En comblant Amparo, Irma entretient son rôle de mère - préoccupation sociale traditionnelle, et représentative de sa génération. Désormais, les plus jeunes femmes préfèrent prendre la pilule après leur deuxième ou troisième enfant car "ils coûtent du travail ! ". Une célibataire m'a même déjà demandé s'il était possible d'utiliser un mode de contraception, sans avoir jamais eu d'enfant.

Après avoir donné du nixtamal aux rares poulets qu'elle possède, elle peut commencer le nettoyage de sa cuisine. Elle lave le moulin et la table à grande eau, et aux ongles. Elle balaye avec un bouquet de branchages après avoir arrosé le sol de terre, afin d'éviter la levée d'un nuage de poussière.

Jusqu'à onze heures, Irma est libre de repriser les rares vêtements de la famille, de travailler son jardin ou de s'occuper de la petite qui la suit partout et la sollicite beaucoup.

Entre dix et onze heures, les enfants défilent dans la cuisine pour prendre leur pozol. Bien qu'ils soient amplement capables de se débrouiller, c'est Irma qui incorpore chaque boule de pâte à l'eau par une série de pressions régulières de sa main.

En général, Manuel rentre de la milpa vers midi. Irma est là pour lui battre son pozol, plus que pour échanger quelques paroles avec lui.

L'après-midi, elle va laver son linge ou chercher du bois aux environs du village. Quand elle quitte la maison, elle ferme toujours la porte de la cuisine, alors que Manuel somnole dans les parages. I1 ne rentre jamais dans cette hutte en l'absence de son épouse. À quoi cela servirait-il si personne ne peut le servir ?

Pour s'approvisionner en bois, Irma s'arme d'une machette et d'un mecapal : c'est une corde d'environ trois mètres dont la partie centrale, large et plate, se pose sur le front qui soutient la charge reposant sur le dos, attachée aux deux extrémités.

Du haut de son mètre cinquante, Irma porte ainsi jusqu'à trente kilos de bois.

Cette corvée est traditionnellement féminine mais, depuis la militarisation de la zone, en février 1995, les femmes ont peur de s'éloigner du village. En effet, des militaires se sont déjà servis du viol comme d'une arme dissuasive ou répressive dans la vallée ou ailleurs. De nombreux hommes et garçons ont donc remplacé les femmes dans l'accomplissement de cette tâche.

Irma continue d'assumer cette responsabilité car à cinquante ans, son époux est déjà vieux. Elle n'impose pas non plus cette tâche aux garçons qu'elle préfère imaginer réalisant des travaux plus intellectuels. Par son sacrifice, en leur laissant le choix de l'aider, Irma les élève ainsi au rang de privilégiés.

Irma lave du linge quotidiennement car des vêtements, sa famille en a peu. Au centre du village, la communauté a aménagé une mare peu profonde spécialement conçue pour la lessive, où coulent en cascades quelques ruisseaux. Les femmes et filles y vont souvent entre amies et en profitent pour faire leur toilette quotidienne et laver les plus petits, qui les suivent à la trace ou accrochés à leur dos. En semaine, la lessive devient leur unique occasion de se rencontrer, de parler et de rire entre femmes.

En ce qui concerne Irma la solitaire, elle préfère aller à une mare plus proche, toujours accompagnée de ses filles. Quand j'étais avec elle, elle me proposait toujours d'aller à la rivière. Elle était heureuse de me faire plaisir, et riait de me voir nager comme les garçons. Elle lave dans sa tabla ou sur la pierre, en s'acharnant jusqu'à ce que le linge mis à mal par le travail et l'environnement poussiéreux (ou boueux selon la saison) soit impeccable.

Quand Irma sort de chez elle, obsédée par son devoir nourricier, elle cherche constamment des yeux des herbes comestibles, des escargots ou n'importe quoi qui agrémente le maïs quotidien.

L'après-midi s'assombrit : elle doit rentrer et préparer le dîner ; elle recommence alors l'opération matinale car la plupart du temps, elle ne peut servir que des tortillas et du pozol à sa famille. Avec un peu de chance, Mariano est allé pêcher, auquel cas elle prépare les poissons sous forme de bouillon, pour croire en l'abondance.

Après le dîner, pendant que les hommes de la famille vont discuter au centre du village avec leurs amis, elle doit encore égrener et laver le maïs qui sera mangé le lendemain. À moins qu'il n'y ait fête, les femmes et filles doivent être à la maison à la tombée de la nuit (entre dix-huit et vingt heures). La lumière restant précieuse et la fatigue aidant, Irma et ses filles se couchent vers vingt heures trente. Après avoir préparé la couche des enfants, c'est-à-dire étendu des carrés de plastique sur le sol, et donné le sein à Amparo pour qu'elle puisse s'endormir, Irma s'étend sur les rondins de bois qui lui servent de lit, et plonge dans un sommeil devenu léger depuis le début de la guerre.

Quand il rentrera, peut-être que son mari la réveillera pour satisfaire ses désirs sexuels. Elle devra répondre à ses attentes sans bruit, pour ne pas réveiller les enfants. Irma n'a que quatre enfants à charge, dont la plus jeune sera bientôt autonome. Elle travaille donc moins que la majorité des femmes.

Ce qui est vrai pour les femmes mariées l'est aussi souvent pour les filles âgées de plus de sept ans. En effet, elles deviennent très vite de "petites mères ", en accomplissant les mêmes tâches que leur maman.

La monotonie touche moins la vie des hommes : on ne peut donc pas parler de journée "type". Je préfère aussi parler des hommes en général que donner le seul exemple de Manuel, car celui-ci se repose vraiment sur Irma et travaille moins que beaucoup d'autres.

Leur épouse les réveille entre cinq et six heures du matin. Ils mangent rapidement et partent tout de suite travailler à la milpa, qui peut être située à plus de deux heures de marche de leur maison. Si le travail de leur femme est immuable et quotidien, le leur varie en fonction des besoins du mais, selon les saisons : en février et mars, ils défrichent le terrain. Armé de leur seule machette, ils doivent couper broussailles et arbres qui ont beaucoup poussé en l'espace d’un an, tout en surveillant l'arrivée éventuelle de serpents ou autres mauvaises surprises. C'est le travail le plus pénible de l'année.

Avant la guerre, ils cultivaient la même terre chaque année, mais depuis qu'une vingtaine de familles ont fui le village car elles avaient refusé de se positionner comme combattantes par peur des représailles, la communauté s'est partagé leurs parcelles. Cela leur a permis de mettre en place un système utile de rotation des terres cultivables.

À la fin de cette période de débroussaillage, quand le soleil a accompli son rôle de séchage, ils brûlent la végétation gisante. Cela fertilise la terre à court terme, mais l'épuise au fil des ans.

Au début du mois de mai, commence la période des semailles. À l'aide d'un grand bâton pointu, ils creusent des trous, réceptacles des graines. Quand le maïs est semé, ils continuent d'aller à la milpa pour entretenir le terrain mis à mal par les pluies qui tombent incessamment depuis la fin du mois. En cette période, la marche dans la boue argileuse est plus pénible que le travail en lui-même.

Début août, ils récoltent les premiers elotes, épis de maïs jeunes et tendres. La cueillette dure jusqu'à fin janvier. Quand la milpa nécessite moins d'attention, les hommes s'occupent des travaux communautaires concernant le verger d'orangers et de citronniers ou l'entretien du village. Ils s'entraident aussi quand il s'agit de construire de nouvelles maisons ; une véritable relation de copinage, voire de troc, existe dans le travail.

Deux fois par an, leur incombe la préparation de la panela, mélasse de canne à sucre. Cette tâche ne s'étend pas dans le temps, mais exige le travail de tous les hommes de la famille, et parfois des amis : ils doivent en effet couper la canne à sucre, puis faire des dizaines d'allers et retours entre les champs et le moulin à eau, chargés à chaque fois d'une cinquantaine de kilogrammes de cette précieuse plante. Il faut ensuite moudre plusieurs fois la canne afin d'en extraire tout le jus, qui sera cuit pendant de longues heures afin qu'une pâte brune soit obtenue, séchée, soigneusement empaquetée dans des feuilles, puis entreposée. La panela remplace avantageusement le sucre et peut se vendre au marché d'Ocosingo.

Quel que soit leur travail, les hommes prennent le pozol vers onze heures, et rentrent entre quatorze et seize heures au village.

Avant le début de la guerre, latente et non avouée, lorsqu'ils rentraient, les hommes se reposaient, se retrouvaient au centre du village pour discuter ou jouer au basket, et allaient se baigner. Désormais, beaucoup d'entre eux repartent chercher du bois à moins qu'ils n'y envoient leurs garçons.

Dans tous les cas, vers dix-huit heures, après s'être baignés, ils mangent. Ils peuvent ensuite se retrouver au centre du village pour discuter entre amis ou en assemblée, si la corne a sonné.

Ils rentrent chez eux vers vingt et une heures.

Le samedi matin est souvent réservé au travail communautaire, et le dimanche toujours au repos. .

Les petits garçons commencent à aider leur papa vers l'âge de huit ans mais de façon beaucoup moins systématique que les filles avec leur mère.

Etant donné la chaleur du soleil auquel ils sont exposés toute la journée, et l'absence totale de machines et de moyens de transport modernes, le travail de paysan est très pénible. C'est ainsi qu'hommes et femmes justifient que les hommes puissent s'accorder des moments et jours de repos. Cette possibilité ne s'offre jamais aux femmes car leur travail n'est pas considéré comme tel.

Elles évoluent autant dans le cadre domestique que les hommes s'épanouissent dans la communauté. Leurs vies sont à tel point différentes qu'ils se croisent plus qu'ils ne vivent ensemble. À chacun son sexe, son rôle, sa vie.

Cette division sexuelle très marquée s'applique également dans les rites sociaux de la communauté ou dans les domaines de l'éducation et de la santé.

Les indigènes sont en général très religieux. Avant l'invasion espagnole, les Mayas honoraient une kyrielle de divinités majoritairement liées à la nature. Ils priaient autant la Terre Mère que le Père Soleil. Les Espagnols détruisirent systématiquement les représentations divines traditionnelles, et brandirent Bible et Crucifix, tels des armes de colonisation et d'acculturation. Si les indigènes ne se convertissaient pas, ils mourraient... On a donc brutalement remplacé un panthéon de divinités masculines et féminines par l'adoration d'un seul Dieu, masculin et tout-puissant... Certains en déduisent que chez les indigènes, la considération de la femme comme un être inférieur prend source dans ces faits.

D'autres vont même jusqu'à avancer que le matriarcat existait dans les sociétés précolombiennes. Je n'ose donner foi à cette dernière affirmation, somme toute intéressante.

Par contre, si une chose est sûre, c'est que les indigènes suivent les préceptes de la théologie de la libération. Pour résumer, au lieu de lire dans les Evangiles : " Vous êtes pauvres mais vous serez heureux dans le royaume de Dieu ", ils interprètent : " Vous êtes pauvres, mais vous avez les mêmes droits que quiconque de ne plus l'être. " À l'image de nombreuses communautés indigènes, les Tzeltals de La Marquesa croient en un catholicisme social et non esclavagiste même s'ils ont conservé des traditions préhispaniques, et notamment leur amour fort et respectueux pour la nature.

En avril, nous avons fêté la Semaine Sainte, et le 3 mai, la fête – "internationale " - disaient-ils, de l'Eau. Le 10 avril, nous avons aussi célébré la mort de Zapata ; le 2 mai, l'anniversaire d'un fils du village, mort au combat d'Ocosingo à l'âge de 16 ans ; le 10 mai, la journée des mères...

Que la motivation de la fête soit catholique, mexicaine, traditionnelle ou familiale, la communauté se réunit dans l'église pour y célébrer la messe.

Les femmes se placent à droite, les célibataires parées de tous leurs atours devant, et les hommes à gauche, les célibataires au fond pour pouvoir sortir prendre l'air de temps en temps. Pendant que le catéchiste engage des thèmes de réflexion ou, de manière plus classique, lit un texte de l’Evangile, tout le monde discute et rit ; et les femmes d'autant plus qu'elles ont moins l'occasion que les hommes de se rencontrer. En général, après la messe, les femmes partent en courant pour vite préparer le repas, pendant que les hommes continuent de discuter pour patienter. Aucune parole n'aura traversé la barrière sexuelle.

Certaines fêtes se concluent par un bal, divertissement prisé par tous, mais pas forcément pour les mêmes raisons.

En attendant l'arrivée des femmes, les hommes installent les bancs de l'église autour du terrain de basket, et le chauffeur communautaire gare le camion collectif, d'où jaillira la musique. Quand les militaires envahirent la zone, la traditionnelle marimba disparut ; aussi, tous se contentent des plus populaires corridos. Les femmes d'une même famille et leurs petits arrivent généralement ensemble, et s'assoient à l'opposé des hommes déjà présents. Si elles sont mariées, elles ne se lèveront qu'au moment d'aller se coucher : la tradition les oblige à ne pas danser. Les hommes justifient l'immobilité imposée des épouses par leur devoir d'attention aux petits enfants qui s'endorment rapidement sur leur carré de plastique, aux pieds de leur mère. En fait, les époux ne les invitent jamais, et elles provoqueraient leur colère et jalousie en dansant avec un autre. La garde des enfants est un faux problème quand toutes les copines sont prêtes à se relayer. Réservées et habituées à l'ouverture sociale de leurs époux, elles n'ont pas à ressentir de jalousie quand ils dansent avec les jeunes célibataires. Au moins passent-elles du temps sans rien faire de concret sinon discuter et rire des danseurs entre elles, la nuit.

Les hommes et les femmes sont tellement séparés dans la vie quotidienne que les bals sont à peu près les seules occasions de créer des relations entre eux. Si le même couple danse deux fois de suite, il y a de grandes chances pour que des pourparlers s'engagent entre les deux familles ! En ce qui concerne la danse, malgré leur soumission aux hommes, les filles n'hésitent pas à choisir et refuser leurs partenaires ; pour une fois, elles détiennent le pouvoir de décision. À la fin du bal du 2 mai, les deux filles d'Irma dormant profondément, j'ai pris Amparo sur mon dos et suivi mon amie jusqu'à la maison. Les enfants ne relevant pas de ses compétences, Manuel préférait continuer de discuter plutôt que de lever son petit doigt...

Le lendemain, pendant la fête de l'Eau et alors que nous nous étions un peu isolées, un homme visiblement ivre a titubé jusqu'à nous, m'a salué, puis a admonesté Irma : sa faute consistait en m'avoir laissé porter Amparo, la veille. Elle avait visiblement peur qu'il ne la frappe, alors j'ai profité de ma blancheur pour hausser le ton et nous sommes parties en courant. Arrivées au campement, nous nous sommes enfermées dans la cuisine et avons attendu qu'il s'éloigne, en guettant à travers les trouées du mur. Apeurée et honteuse, Irma m'a présenté Gerardo, son frère ! Dans la soirée, après avoir essayé de frapper son épouse, on l'a conduit en prison, pour cuver. Malgré la loi sèche, l'alcool est toléré s'il est bu parcimonieusement et ne provoque pas de malentendu... Bref, Gerardo avait clairement exprimé son pouvoir sur les femmes de sa famille et rappelé que les enfants sont à la charge des mères !

En terre indigène, l'organisation politique revêt un véritable caractère rituel. Jusqu'au soulèvement zapatiste, la gestion communautaire était bicéphale, dans la mesure où un président municipal exerçait le pouvoir sur un assez vaste territoire que nous pourrions comparer à un canton ou un département, depuis un chef-lieu, capitale administrative de la zone. Les habitants de La Marquesa dépendaient ainsi d'Ocosingo, l'une des plus grandes municipalités chiapanèques. À cette organisation constitutionnelle, s'ajoutaient les lois traditionnelles : Dans chaque ejido, les villageois se réunissaient en assemblées, les juntas, décidaient collectivement de la gestion courante, et nommaient des responsables de l'église, de l'école, de la clinique, etc. Ces responsables ou autorités, avaient l'honneur d'avoir une charge, de veiller à l'application des décisions communautaires dans le domaine qu'on leur avait imparti.

Les femmes n'avaient leur place ni dans le système administratif ni dans le traditionnel. On ne leur reconnais- sait aucune responsabilité ou opinion sociale : leur rôle et leur regard restaient purement domestiques.

Désormais, les ejidos zapatistes s'autogèrent en ne concédant plus aucun pouvoir à l'administration. Et, depuis la promulgation de la loi révolutionnaire des femmes, elles assistent aux juntas liées à la guerre ou à une information zapatiste. Mais les hommes ne les appellent toujours pas quand il s'agit de préparer une fête ou quoi que ce soit d'autre. " Ce n'est pas la peine de les déranger, elles ont du travail, ce n'est pas important ", prétendent-ils. Souvent, les juntas ont lieu quand le soleil commence à baisser : une heure où les femmes doivent être à la maison. De même, le droit à l'instruction scolaire reste souvent nié aux filles, bien que - ou parce que - facteur de socialisation.

Quand j'ai commencé à faire classe, seuls trente élèves sont venus à l'école, dont quatre-vingts pour cent étaient des garçons. La majorité des petites filles présentes était accompagnée de leur jeune frère ou sœur dont on leur avait laissé la responsabilité. Si elles ne parvenaient pas à calmer les bambins qui finissaient toujours par pleurer, elles partaient en courant voir leur mère, pour ne plus revenir.

Bien qu'approximative, cette évaluation pose le problème de la marginalisation scolaire subie par les enfants des communautés indigènes, et particulièrement de la position des fillettes, exclues parmi les exclus. Jules Falquet, sociologue français ayant travaillé à San Cristobal, démontre clairement que cette inégalité se doit tant à l'inadéquation des programmes scolaires aux réalités indigènes qu'aux rôles imposés par la tradition aux femmes (Scolarisation des populations indiennes du Chiapas au Mexique : dynamiques d'acculturation et rapports sociaux de sexe, Mémoire de DEA, IHEAL- Paris III, 1988).

Depuis le soulèvement armé, personne n'assure vraiment la classe, car le gouvernement a arrêté de payer les maîtres des communautés zapatistes. Mais, il y a quelques années, une école d'une seule et grande classe a été construite à La Marquesa par le Secrétariat d'éducation publique. Deux tableaux et une quarantaine de petits bureaux y ont été placés et un instituteur fédéral envooyé pour assurer l'instruction d'environ cent cinquante enfants de tous âges, dont beaucoup ne parlaient que tzeltal. Seulement, cet homme qui habitait en ville ne travaillait en moyenne que deux jours sur sept. En effet, il rentrait chez lui toutes les fins de semaines, réduites à quatre jours car l'absence de route allongeait le trajet. De plus, il allait à Ocosingo pour toucher sa paye bimensuellement (comme tous les fonctionnaires mexicains).

Le temps de travail était donc très réduit. Enfin, cet instituteur ne parlait que l'espagnol, ce qui décourageait vite les monolingues tzeltals. À ce problème culturel s'ajoutait celui de l'inadéquation des programmes et manuels scolaires, conçus dans la capitale mexicaine, à la réalité de ce petit village perdu dans la forêt Lacandone. En effet, les livres, même très récents, présentent principalement l'histoire occidentale et métisse, en faisant des colonisateurs des héros et en mentionnant plus les cultures égyptiennes et grecques que les précolombiennes. Ils mentionnent peu les ancêtres mayas, et seulement comme des civilisations disparues.

En outre, les textes et illustrations sont issus de la réalité urbaine et métisse ; un enfant de La Marquesa ne pourra jamais vraiment se représenter le métro de Mexico ni même le fonctionnement d'une usine !

Plus tard, devant l'inefficacité évidente de l'école, l'instituteur a été remplacé par deux maîtres communautaires. Ces derniers étaient si peu payés qu'ils devaient continuer d'entretenir une petite parcelle de milpa afin de pouvoir subvenir aux besoins de leur famille. Ils donnaient des cours tous les jours mais les problèmes de surnombre des élèves et d'inadéquation des programmes persistaient. C'est ce dernier problème qui explique peut-être le mieux que les filles viennent si peu à l'école.

Bien sûr, l'exclusion des femmes de l'école vient de la conception culturelle des capacités et destins de chacun, différente selon les sexes : la femme devant évoluer dans la sphère domestique, la faire apprendre à lire devient un investissement inutile. Par contre, l'homme devra remplir des fonctions sociales externes et sera peut-être amené à côtoyer le monde métis ; dès lors, l'instruction lui servira.

À cette conception culturelle des rôles des deux sexes, s'ajoute un souci primordial de préservation culturelle, dont la responsabilité est confiée aux femmes, car l'éducation des générations à venir repose sur elles. Depuis la colonisation, les peuples indigènes ont lutté pour préserver la culture de leurs ancêtres. Or, l'école continue d'être un outil primordial d'acculturation. Traditionnellement éducatrices des enfants et garantes de la tradition, les femmes en restent donc exclues. Un institut gouvernemental, l'INEGI, évalue qu'à Ocosingo, la proportion des femmes analphabètes de plus de quinze ans est de 59,5 % du nombre total de femmes. Je ne crois pas exagérer en estimant qu'elle atteint 90 % à La Marquesa, le pourcentage se réduisant à 37,9 pour l'ensemble du Chiapas.

De plus, concernant la tradition, tous les hommes sont habillés à l'occidentale et, pour la plupart d'entre eux, parlent espagnol. À l'inverse, rares sont les femmes bilingues ; et même si toutes les femmes de la vallée ne portent plus la jupe bleue marine et le corsage brodé traditionnel, elles sont toutes toujours vêtues d'une robe coupée sur le même patron et dans le même tissu ; seuls varient les couleurs et le nombre de rubans qui ornent leur col. Elles se sont appropriées une nouvelle tradition vestimentaire, qui n'est en rien conforme aux goûts modernes et occidentaux.

Pour ce qui est de la santé, on trouve encore à La Marquesa une accoucheuse et un rebouteux, ces deux personnes ayant des connaissances empiriques et traditionnelles, ainsi que deux auxiliaires de santé, comparables à des secouristes, non à des médecins. Ils passent tous les soirs quelques heures dans la maisonnette qui sert de clinique, la seule construction en ciment de la communauté ; mais le problème majeur auquel ils se heurtent est un manque chronique de médicaments alors que les maladies se renouvellent quotidiennement... L'inégalité entre hommes et femmes existe aussi dans ce domaine : alors que les hommes souffrent de maladies que l'on pourrait qualifier de "conjoncturelles ", les femmes subissent des maladies "structurelles ", dues à leur mode de vie.

Elles passent les trois quarts de leur temps près du feu, dans la cuisine. Inhaler trop souvent la fumée provoque de nombreux cas de maladies respiratoires chez les femmes, alors que les hommes restent épargnés. Tous portent des charges trop lourdes à l'aide de leur seul mecapal. Mais les filles deviennent vite bossues car très jeunes, elles passent de longs moments le dos lesté par un enfant à peine plus petit qu'elles. J'ai aussi croisé des femmes portant leur enfant sur le ventre et une charge de bois dans le dos.

Mais ce qui désavantage le plus les femmes reste leurs grossesses successives. Depuis peu, autant dire depuis la promulgation de la loi zapatiste, de plus en plus de femmes utilisent une méthode contraceptive dès qu'elles ont trois ou quatre enfants. Mais les femmes de l'âge d'Irma ont toutes accouché une dizaine de fois (en moyenne une fois tous les deux ans) et ont commencé à allaiter entre quinze et dix-sept ans pour ne s'arrêter qu'à la ménopause. I1 en résulte que la plupart d'entre elles sont anémiques ; elles souffrent de carences chroniques en fer. De plus, quand la nourriture vient à manquer, ce sont toujours les femmes qui se privent au profit des enfants et du mari. Elles s'habituent à supporter migraine et mal de dos. Quant aux maladies gynécologiques, elles sont rarement traitées car les femmes n'osent pas en parler aux auxiliaires de santé masculins.

En mars, grâce à l'ONG Chiltak, une jeune fille de quinze ans, Astrid, a suivi une formation d'auxiliaire de santé ; un grand progrès pour les femmes si elles lui accordent leur confiance. Le doute est permis car, ayant toujours été sous- estimées, elles s'auto-dévalorisent inconsciemment. L'ensemble de la communauté n'a pas encore réellement reconnu les capacités d'Astrid car la clinique est toujours tenue par les deux auxiliaires ; je n'ai jamais vu Astrid y donner des consultations...

Les hommes ne sont pas non plus dans une situation enviable, bien que plus confortable et moins inéluctable que celle des femmes : ils sont plus souvent atteints de maladies provoquées par la rudesse du travail : au moins deux hommes de La Marquesa se sont fait opérer de hernies ; un autre s'est fait encorner par une vache ; un quatrième souffre de maux de tête car un éclat de bois lui a abîmé l’œil.

La majorité des maladies masculines restent accidentelles et localisées. Quand l'un d'eux visite l'auxiliaire de santé, c'est pour un problème particulier ; quant à la femme, c'est qu'elle a mal partout. Seule la résignation est difficilement compréhensible dans les mots d'Irma : " Comme nous sommes des femmes, il y a toujours une maladie qui nous atteint. "

D'ailleurs, les hommes sont beaux, forts et musclés, alors que la fatigue s'affiche de façon éhontée sur les corps des féminins. L'espérance de vie moyenne d'une femme se situe entre quarante et quarante-cinq ans, alors que celle de l'homme va de cinquante à soixante ans (Marcos, Yo, Marcos, Éd. del Milenio, Mexico, 1994, page 39).

Hommes et femmes sont donc séparés dans tous les secteurs de la vie. Chacun a un rôle précis à jouer : l'homme s'épanouit dans le cadre communautaire mais a le devoir de ramener à la maison de quoi nourrir sa famille ; la femme évolue dans le cadre familial et est entièrement dévouée à ses enfants et soumise à son époux. L'abnégation est sa principale qualité.

 

Extrait de "Irma, femme du Chiapas entre révolte zapatiste et vie quotidienne"

Elisabeth Stutz

Editions L'Esprit frappeur Paris 1998